Dix battements de coeur, N.M.Zimmermann

Londres, 1939. L’incertitude et la stupéfaction du monde face à l’invasion de la Pologne par l’Allemagne. L’Angleterre sera-t-elle épargnée par la hargne d’Hitler? Cette question ronge les famille Chapel et White qui décident d’envoyer leurs enfants respectifs, Andrew et Isabella à l’abri dans l’Oxfordshire.

Andrew et Isabella, liés par le lourd et ancestral secret qui soude leurs familles depuis des générations, vont comme des milliers de petits anglais quitter la ville et leurs parents, loin de la menace des bombes allemandes.

Nous suivons au gré des pages l’exil des jeunes citadins et leur vie dans le cottage de tante Margaret, femme revêche mais pas dénuée de coeur. Ils rencontrent là bas d’autres enfants, d’un monde moins privilégié que le leur. Le futé et amical Sam, la douce Kate, amie des animaux et les petits Winter, à l’accent cockney et aux manières aussi peu recommandables que leur allure.

Découverte de la vie à la campagne et du travail à la ferme, de l’inégalité des classes mais aussi de leur lien mystérieux qui s’étoffe autant que leur amitié s’étiole. Surtout qu’Andrew se lie dangereusement d’amitié avec l’aîné des Winter, prenant ainsi ses distances avec Isabella.

Mais vite, déjà Londres respire à nouveau, la menace semble s’être envolée, les enfants repartent. Pour le meilleur et le pire. Surtout le pire.

C’est un roman de cinéma Dix battements de coeur. On y retrouve la Londres bombardée de Miss Peregrine et de ses enfants particuliers mais aussi celle du film Reviens-moi. Ce dernier et notre roman ont en commun l’épisode du bombardement de la station Balham, avec les conséquences funestes que l’on connaît.

Si vous aimez l’histoire de la seconde guerre mondiale, le fantastique, la campagne anglaise et Londres, foncez, vous y retrouverez tout, en encore mieux!


Lucy in the sky, Pete Fromm

Qu’est-ce que j’aurais aimé lire ce livre à quinze ans! Non qu’il soit impossible de l’apprécier à trente-trois ans, bien au contraire… Mais je pense que j’aurais adoré retrouver des échos de mon mal-être adolescent dans ce que vit Lucy. Même si mon adolescence était beaucoup moins tumultueuse que la sienne. Vous me direz que Pete Fromm est un homme de soixante ans qui n’ a pas vécu la puberté des jeunes filles et toutes les transformations que ça entend: poitrine qui explose, fesses qui poussent d’un coup, courbes qui apparaissent là où elles étaient absentes la veille, tout ça éveillant des étincelles qu’on avait jamais remarqué auparavant dans les yeux des garçons. Pourtant Pete Fromm s’en tire haut la main et dépeint une héroïne plus que crédible.

Le pitch.

Lucy est une jeune fille en fleur. En quête d’érotisme et d’expérience. A quatorze ans, elle a les cheveux rasés à la tondeuse par un père moitié tyran moitié copain et qui désirait un petit mec plus q’une fille à fleur de peau. Mais à quatorze ans, Lucy commence à avoir des seins, des courbes et à attirer le regard enamouré des garçons. Entre autres, celui de Kenny, son meilleur ami. Ils vont passer de partenaires d’aire de jeux à partenaires de jeux d’un tout autre genre, si vous voyez ce que je veux dire. À partir de là, Lucy va se lancer à fond dans l’apprentissage de l’amour, du sexe et des sentiments.

Pendant que Lucy explore et grandit, le coupe formé par ses parents se liquéfie. Sa mère fait le mur et ramène différents “oncles” à la maison pendant que son père, bûcheron parti à l’aventure on ne sait où, baratine sur son absence et s’enlise dans des mensonges. La dislocation du mariage de ses parents est une première claque pour Lucy. L’amour n’est pas ce qu’elle croyait. Et si le sexe était la solution?

Ode à la jeunesse, Lucy est un magnifique roman d’apprentissage rock’n’roll. Lucy vit sa jeunesse à fond, aime à toute allure, sans se retourner et tant pis si elle blesse les autres, ce qui ne l’a pas tuée, l’a rendue plus forte.

Les optimistes meurent en premier de Susin Nielsen

Nous faire passer du rire aux larmes, c’est l’extraordinaire pouvoir qu’a Susin Nielsen. Sans pathos inutile et violons larmoyants. Nielsen sait écrire le drame, le deuil vécu au quotidien et la vie qui redevient belle peu à peu. En trébuchant, certes, mais quand même.

C’est quoi l’histoire? me demander-vous petits impatients que vous êtes.

C’est celle de Petula, de sa mère, de son père. De sa famille quoi. Avant le drame, ils étaient quatre. Avant le drame, il y avait Maxine, trois ans, dérivée féminin de Max et les maximonstres, petite soeur et fille adorée. Elle a laissé un grand vide et de la tristesse Maxine. Petula a de terribles TOC et a peur de mourir à la montre erreur d’inattention et collectionne les morts absurdes (“UNE ADOLESCENTE PIÉTINÉÉ À MORT LE JOUR DES SOLDES, ON LUI OFFRE UN BÂTON SAUTEUR POUR SON ANNIVERSAIRE, IL MEURT AU PREMIER SAUT”), la mère de Petula comble le manque en accueillant des chats aux noms farfelus en attente d’adoption et son père noie son chagrin dans le travail et la fuite.

Celui qui va ramener un peu de chaleur dans ce foyer perturbé, c’est Jacob. C’et pas la grande forme pour lui non plus. Il dans le même groupe d’Artpsy du lycée de Petula et même s’il a l’air de clamer au monde entier que tout va bien, son bras bionique hurle le contraire. Jacob a lui aussi eu son lot de malheurs. Un accident avec ses meilleurs potes de lycée. Il y a eu des morts et un seul survivant, pas tout à fait remis, mais presque. Jacob, il adore le cinéma autant que Petula aime les livres. Et très vite, ces deux-là vont s’adorer et s’aimer. Mais c’est difficile de s’aimer quand on se déteste soi même. Ça va être ça alors l’histoire de ces deux amoureux. Apprendre à s’aimer à nouveau et faire confiance à l’autre. Ne plus faire partie des pessimistes, même si ceux là vivent plus longtemps.

Extrait.

“J’avais cogné dans son bras de robot. Il l’a agrippé, comme pour le protéger, avec sa bonne main.”C’est pas vrai! Je crois que tu l’as cassé. Regarde. Il ne bouge plus.

-Pardon!Je suis absolument désolée.”Les larmes me piquaient les yeux. J’avais du mal à contrôler mes impulsions depuis la mort de Maxine, mais je m’efforçais de travailler là-dessus.

J’ai entendu un bourdonnement électronique. Il a tendu vers moi un doigt bionique et m’a souri de toutes ses dents. “E.T. téléphone maison, m’a-t-il dit en imitant l’extraterrestre. Je blaguais Petula. Mon bras va très bien.

J’ai failli le retaper. “Mais quel abruti!

-Il est en fibre de carbone. C’est super résistant. Regarde.” Il a serré le poing et cogné dans une poubelle qui s’est renversée sur le trottoir. “Tu vois? “Il l’a redressée. “Même pas une rayure. Ça me donne l’impression d’être Steve Austin.

-Qui?

-Une série télé des années soixante dix. L’homme qui valait trois milliards. Mais Steve Austin avait deux jambes bioniques, un bras bionique et un oeil bionique. Moi, je n’ai que l’avant-bras jusqu’au coude.”

J’ai tourné à gauche pour éviter le chantier. Il a tourné avec moi.

“Je peux te demander comment….?ai-je demandé vaincue par la curiosité.

-Bien sûr. Je faisais de la randonnée tout seul l’an dernier. Soudain, un rocher s’est décroché et m’a coincé un bras contre la paroi. Je ne pouvais plus bouger. J’ai longtemps espéré que quelqu’un allait venir, mais le jour a cédé la place à la nuit, puis s’est de nouveau levé… J’ai cru que j’aillais mourir. Au bout de quelques jours, j’ai compris que je n’avais pas le choix: si je voulais survivre, j’allais devoir me scier le bras avec mon couteau suisse.”

Je vous laisse devenir si Jacob dit la vérité!

Susie Nielsen, c’est la découverte jeunesse de l’année 2019 (enfin pour moi). Pourtant, en fouillant un peu, j’ai découvert que je l’avais lu, il y a au moins vingt-ans. Parce qu’elle était a écrit des épisodes pour la série Degrassi (Les années collège en France) et elle avait écrit les livres pour la franchise. Et moi, j’avais acheté Mélanie, ou le journal d’une quatrième que j’adorais. Pourtant je ne regardais pas la série, j’étais un peu trop jeune (je crois, je l’espère) quand elle passait en France. Mais je relisais et relisais ce petit bouquin sur les premiers émois amoureux d’une collégienne mal dans sa peau. J’ai retrouvé cette ambiance dans Les optimistes meurent en premier. C’est truffé de références ciné, littéraires, nord-américaines, j’adore. Et cette plume qui écrit du tac au tac, comme dans un match de ping- pong, est acidulée mais sait aussi être très sombre. Susie Nielsen bravo: vous m’avez conquise! Je veux lire tous vos livres et vite!

L’envol du moineau d’Amy Belding Brown

Encore un livre lu d’une traite! C’était certain que le récit de Mary Rowlandson, femme vivant dans l’Amérique du XVIIème siècle et enlevée par des indiens lors de l’attaque de son village n’allait pas me laisser indifférente! Merci aux Édition du Cherche-Midi de me l’avoir envoyé, c’était une belle lecture.

Pour faire plus précis, parlons de l’histoire. Mary vit avec son mari Joseph, pasteur dans une petite bourgade du Massachusetts. Cette mère de trois enfants étouffe dans la moiteur de l’été 1672. Mais elle étouffe aussi dans le carcan de la société de l’époque. Tout transpire le puritanisme et les bondieuseries. La femme est l’inférieure de son mari. Elle ne peut sortir librement, parler, manger, s’habiller et vivre sans entraves. Elle ne suit que la volonté son mari et de son Dieu. Elle ne peut s’attacher à ses propres enfants ni sombrer dans la tristesse en cas de mort d’un proche car c’est vanité que de pleurer le matériel et de s’attacher à la chair. Il faut louer Dieu encore et encore. La Bible guide les pas de l’homme et de la femme de la naissance à la mort. Si l’on s’écarte de ses préceptes, on fait courir à la société complète un danger affreux. C’est cette menace, qui plane sans cesse sur le Village, comme le rabâchent sans cesse les Puritains et le Pasteur. Celle de l’ écart d’un membre de la paroisse qui attirerait le courroux divin sur le Village.

Alors, quand les Indiens attaquent son village et l’enlèvent avec ses enfants et plusieurs autres habitants, la captivité va aider Mary à remettre en question les bases de son existence. Même si elle devient pendant trois mois l’esclave de Weetamoo, Mary n’aura jamais connu une telle liberté auprès de son mari. Elle peut vaquer librement dans le campement, observer les indiennes élever leurs petits d’une manière si maternelle et si différente des femmes anglaises. Elle voit des femmes rabrouer leurs maris et vivre comme jamais elle n’aurait osé l’imaginer. James, un indien converti éveillera en elle des sentiments et des sensations inconnus, qui la troubleront et l’interrogeront sur les liens qui la lient à son mari. Mais la vie est dure auprès des indiens, l’hiver est là et la famine s’installe. Même si Mary appartient au camp indien, elle sent la menace anglaise poindre. La femme blanche va devenir l’objet de négociations entre Anglais et Indiens. Ces derniers la revendront aux siens en échange d’une rançon.

Comment va se passer le retour à la vie anglaise de Mary? Retrouvera-t-elle ses enfants? Qu’est devenu son mari? Est-il parti à sa recherche? S’est-il remarié comme le disaient les Indiens?

Je vous laisse découvrir la suite de peur d’en dire trop. Il m’a beaucoup rappelé Mille femmes blanches de Jim Fergus. Mais il est très différent car les narratrices et l’époque ne sont pas les mêmes. May, la narratrice de Fergus est beaucoup plus délurée et vivait au XIXème alors que Mary Rowlandson vit dans une société très puritaine comme seules pouvaient l’être les colonies anglaises à l’époque. Amy Belding Brown s’est basée sur des faits réels et des archives historiques, rendant le récit plus prenant. L’indien converti qui trouble tant Mary a aussi existé. C’est cette réalité qui rend le roman si fascinant, même si l’on sait que le tout a été romancé. Mary est une femme forte, dans son esprit jaillissent des étincelles que l’on peut considérer comme féministes. Elle s’hérisse face aux injustices et est complètement conquise par certaines moeurs indiennes. L’Envol du moineau, c’est celui de Mary, qui ouvrira sa cage et osera être libre.

Un seul petit bémol: la couverture. J’aurais aimé quelque chose de plus sobre. Celle-ci fait trop romance. Une photographie ou une gravure de forêt de la Nouvelle Angleterre ou d’une maison de l’époque aurait plus sobre.

L’ Envol du moineau paraîtra le 21 mars 2019.

Les étoiles s’éteignent à l’aube, Richard Wagamese

Ce livre, on le croise beaucoup sur Instagram en ce moment. C’est pour cela que je l’ai vite ajouté à ma liste de livres à lire puis finalement, acheté. J’avais des attentes, donc. Beaucoup trop. C’est pour ça que ma déception fut grande.

C’est le début qui m’a déçue, beaucoup de longueurs… Je tournais chaque page, en me disant: “Quand est-ce que je trouve cette lecture extra et que je m’ennuie pas???”Bah, ce moment là est arrivé finalement mais un peu trop tard à mon goût.

Pourtant tout était là pour me plaire. L’auteur et les principaux protagonistes sont d’origine amérindienne. Le roman s’articule autour d’un voyage dans une forêt majestueuse de Colombie-Britannique, c’est une quête initiatique qui se passe dans le Canada des laissés pour compte. Tout ce que j’aime quoi, de la littérature coup de gueule, des personnages bruts, des flash-back, de belles descriptions naturalistes, de la culture native. Mais j’ai dû attendre la bonne moitié du récit, quand Franklin et Eldon Starlight, le fils et son père, se retrouvent autour du récit que fait le plus âgé de sa vie.

Car c’est ça le coeur du roman. Le père et le fils. Le plus jeune retrouve le père qu’il l’a délaissé toute sa vie. Le vieux est mourant, il meurt d’alcool et de misère. Il a un souhait, être enterré à un certain endroit, tourné éternellement vers l’ouest comme un guerrier indien. Pour son fils, il n’a rien d’un héros, ce père qui tient plus du cadavre que de l’être vivant. Mais il le conduit quand même, dans la forêt, vers la montagne. Et son père raconte, tel son chant de mort, sa vie, son amour, la guerre. Franklin écoute et soigne ce père qui l’a tant déçu. En gardant ses distances au début, mais avec des gestes de plus en plus assurés. Lui donnant les dernières gouttes d’alcool pour éviter un manque trop douloureux et la médecine qui apaise l’agonie inéluctable.

C’est le récit du père que j’ai beaucoup aimé. Quand il raconte la guerre de Corée, cette boucherie des tranchées trop méconnue, encore taboue. Où lorsqu’il annonce à Franklin qui était sa mère, beauté indienne trop vite disparue. Et puis Jimmy, ce héros qui lui a expliqué l’origine du nom Starlight. Des petits moments de magie qui font que je relirai Richard Wagamese. Notamment Jeu Blanc, dont le sujet m’attire beaucoup.

Lire des critiques de livres lus par beaucoup de gens, qui ont un avis très positif, c’est évidemment se heurter à une déception éventuelle de notre part. Car on ne peut vraiment savoir si on aimera ce que l’autre a lu. C’est comme lire des critiques négatives sur un bouquin d’un auteur que l’on vénère et ne plus vouloir acheter le dit livre. Qui est le critique pour dire ce que l’on doit lire ou pas? Le meilleur critique pour nous même, ça reste nous et puis c’est tout. Enfin je crois.

Quatre soeurs de Malika Ferdjoukh

J’avais dix-sept ans quand j’ai dévoré Quatre Soeurs. Depuis, je relis régulièrement les quatre tomes afin d’y retrouver l’atmosphère si particulière qui m’avait séduite la première fois. J’ai presque trente-quatre ans, alors autant vous dire que j’ai relu les livres un paquet de fois!

Chaque tome a pour titre un prénom: Enid, Geneviève, Bettina et Hortense. À chaque livre, une soeur, son histoire et sa saison. Mais toutes ont une Histoire en commun, la mort de leurs parents lors d’un accident horrible et tragique.

Mais pas de pathos inutile dans ces livres! Les Quatre soeurs orphelines sont élevées par une cinquième, Charlie, qui n’a pas son livre mais qui est présente dans tous. Vingtenaire bienveillante, dynamique mais qui ne sait pas trop où elle en est dans sa propre vie. Et que faire de cet amoureux, Basile, un peu planplan, fidèle compagnon et qui cuisine le couscous à la perfection?

Les filles vivent dans une maison biscornue, la Vill’Hervé, au bord de l’océan, seules, avec la présence en pointillés d’une tante ronchon qui apparaît dès qu’on prononce son prénom!

Enid, c’est l’automne, la plus jeune et le petit elfe rêveur de la fratrie. Elle s’inquiète de la disparition de sa chauve-souris préférée et fera une bien étrange découverte concernant d’anciens habitants de la Vill’Hervé.

Hortense c’est la littéraire et l’hiver. La timide. La passionnée. Le théâtre la fait sortir de sa coquille, tel un escargot timide, et son amitié avec Muguette renouer avec quelque chose qu’elle aurait aimer ne plus jamais vivre: la mort d’un proche.

Bettina, le printemps, qu’on pourrait croire bécasse et superficielle. Elle en pince pour un beau mec alors que c’est le laideron du coin qui lui fait du gringue. Laideron? Pas tant que ça! Cours Bettina, avant que quelqu’un d’autre s’aperçoive qu’il n’est pas si moche que ça!

Geneviève, l’été, est la plus maternelle d’entre toutes. Celle qui a pris beaucoup sur elle, au détriment de l’innocence de la jeunesse. Alors elle pratique en secret les arts-martiaux, pour décompresser… Et croise Vigo, ses beaux yeux, ses mystères et ses plans pas trop réglos.

Même si les quatre soeurs ont chacune un tome, elles vivent des aventures dans celui des autres. Tout s’emmêle dans un joyeux bordel, surtout dans le tome quatre, mon préféré: Charlie vit une passion débordante avec un nez parisien venu s’exiler au bord de l’océan, Enid et Hortense partent à la recherche de leur tante dans un Paris accablé de chaleur, Bettina part à la campagne et rencontre Augustin et Geneviève vend des glaces sur la plage…

Sur elles plane la présence fantomatique de leurs parents. Ils apparaissent à chacune des soeurs, habillés différemment, dans les différentes pièces de la maison? Phantasme? Réalité? A chaque soeur et chaque lecteur de se faire sa propre idée.

Ah la Vill’Hervé! Je m’étais toujours dit que ma maison ressemblerait à ça quand je serai adulte. Une maison aux pièces multiples, un peu bringuebalante, aux coins et recoins, avec des animaux qui trottent partout, des rires et des disputes qui résonnent dans les couloirs. Malika Ferdjoukh a écrit l’un des plus belles oeuvres de la littérature jeunesse. Elle a su dire la tristesse de la mort, la beauté des émois de l’adolescence, l’hésitation face à l’amour, l’émoi face à l’éveil de la sexualité, l’éveil des sens face à la littérature. Quatre soeurs, c’est aussi quatre saisons, quatre stades de l’amour, de la vie, de l’amitié! Alors lisez-le! Faites-le lire! Offrez-le!

La saga des émigrants, Vilhelm Moberg

La littérature scandinave, je suis tombée dedans quand j’avais environ vingt ans. J’avais découvert Hebjorg Wassmo et son Livre de Dina. J’ai lu tous les tomes qui composaient la saga, d’une traite. La langue brute, les phrases courtes, les personnalités fortes, rudes, taiseuses, les paysages magnifiques et gigantesques. J’avais développé une passion pour la Norvège. Et même essayé de convaincre une copine de partir en vacances là-bas, en vain. Mais coup de chance, ma cousine décollait pour six mois en Islande et m’a emmenée dans ses bagages pour la fin de l’été. Avec pour mission principale: voir des macareux avant les migrations et des aurores boréales en automne. Depuis, j’adore la Nature sauvage, les fjords, les icebergs et les glaciers, les sources chaudes et les phoques. Je cherche sans cesse à revivre ce que que j’ai lu et vécu et me tourne de plus en plus vers ces pays qui me font rêver.

Et le moyen le moins cher de voyager, c’est les livres. C’est rapide, les vols durent peu de temps et on vit la vie des habitants comme si on en était.

C’est pour ça que lorsqu’on m’a parlé de La saga des émigrants, je me suis précipitée pour l’acheter. J’embarquai alors pour la Suède du XIXème siècle. A priori pas une période facile pour le royaume, passée sous la coupe d’un roi aux origines béarnaises, à la noblesse aussi légitime que Stéphanie de Monaco. Un siècle qui a vu un million de Suédois migrer vers le Nouveau Monde. Des Suédois aux espérances nombreuses, qui devaient affronter des obstacles, dont le joug d’une société bigote à la féodalité bien ancrée.

La saga des émigrants, c’est l’histoire des habitants de la paroisse de Ljuder, notamment Karl Oskar Nilsson et sa femme Kristina. Qui emmènent avec eux toute une suite composée de leurs enfants, du frère de Karl Oskar, d’un oncle et de son épouse et de quelques autres habitants aux moeurs plus ou moins recommandables.

Moberg décortique ce qui a poussé les habitants d’une petite ferme à quitter une terre qu’ils n’avaient jamais délaissée depuis des siècles. D’abord des saisons plus rudes que les autres années, qui ont vu les récoltes s’amoindrir et la famine s’installer, avec les conséquences funestes que l’on peut deviner. Il y a aussi l’oncle de Kristina, Danjel Andreasson, descendant de l’hérétique Ake Svensson, qui propage à nouveau la religion déviante de son aïeul, causant les foudres des autorités locales. A force de se retrouver condamné au pain sec et à l’eau, Danjel se verra attiré vers un autre chemin: celui de l’Amérique. Le système de la domesticité forcée forcera Robert Nilsson à vouloir quitter cette féodalité camouflée sous un rapport maître/valet faussement bienveillant.

Les passages concernant Danjel sont parfois un peu longs à mon goût, car l’auteur décrit l’hérésie qu’il propage, cite des extraits de la Bible, s’enlise dans des dialogues absurdes entre pasteur défenseur d’une foi droite et vrai et hérétique balbutiant des religiosités éthérées. C’est intéressant d’un point de vue de l’histoire religieuse car on sait que l’Amérique s’est nourrie des hérésies et des populations qu’elles envoyaient sur ses Terres: protestants français persécutés, mormons, quakers, amish et autres branches protestantes considérées comme déviantes ont peuplé le Nouveau-Monde. Celle propagée par Danjel Andreasson est de celles-ci.

La Saga des émigrants de Vilhelm Moberg

Mais j’ai indiscutablement vibré avec Karl Oskar et Kristina. Depuis leur prise de décision jusqu’à leur départ pour le Nouveau-Monde, un noeud d’angoisse ne m’ a pas quitté. Prenaient-ils la bonne décision? Quitter sa terre et sa famille: était-ce vraiment judicieux? Les terres étaient-elles vraiment meilleures en Amérique? Y est-on si libre? Quelle épreuve que de lire ces descriptions de voitures tirées par des chevaux menant péniblement les émigrants jusqu’ à leur bateau. Ces enfants de quatre, trois et un ans qui vont devoir subir un voyage sur l’Atlantique pouvant durer de un à cinq mois. Imaginez vous devoir préparer des affaires pour une si longue traversée. Vous devez prendre de l’argent liquide car les banques ne sont pas celles d’aujourd’hui, le but étant de pas le perdre, ni de se le faire voler, penser à emmener ce dont vous avez le plus besoin: outils, linges, vêtements, nourriture, vaisselle… Et des questions vous angoissent:la cafetière sera-t-elle utile, le beurre rancira-il lors de la traversée? Nos habits seront-ils assez chauds pour l’hiver américain? Et tout simplement, sortirons-nous indemnes de la traversée ?

Ça je ne le saurai qu’à la lecture du tome 2 que j’entamerai la semaine prochaine. Il s’intitule La Traversée et je pense qu’elle ne sera pas de tout repos. J’ai aussi hâte de découvrir La Terre Bénie, car à nouveau je voyagerai, avec les yeux de ces paysans suédois découvrant l’Amérique.

Karl Ove Knausgaard, Comme il pleut sur la ville

Knausgaard, c’est l’auteur du livre qui a marqué mes dernières années de lectrice. C’est aussi l’auteur du livre que j’aurais voulu écrire. Ou plutôt des livres. Car il est à la tête d’une entreprise gigantesque, une autobiographie, qui s’appelle Mon combat. L’oeuvre doit compter six tomes, il vient de publier le cinquième, Comme il pleut sur la ville. La ville c’est Bergen, en Norvège. Il pleut, c’est humide et sombre, mais c’est le théâtre des espérances de Karl Ove et de ses errances paumées.

Le point de départ de ces six tomes, c’est La mort d’un père. Et ça donne le ton des livres à venir. Le père, homme froid, méprisant et alcoolique va le hanter dans sa vie d’homme, d’enfant, d’adolescent, d’écrivain, de mari et de père évidemment. Chaque tome vise un pan de son existence, de son plus jeune âge à son entrée dans l’âge adulte, sa vie d’amant et de père, sa volonté de devenir écrivain et ses premières amours, avec toujours l’ombre de cet homme horrible qui plane sur ses réussites et ses échecs. Car même s’il le déteste viscéralement, Karl Ove ne désire que son approbation.

Comme il pleut sur la ville de Karl Ove Knausgaard aux editions Denoël
Comme il pleut sur la ville de Karl Ove Knausgaard aux editions Denoël

Dans ce dernier tome, le père est plus absent, jusqu’à ce qu’il meurt, encore une fois. Ce sont les mots de Knausgaard sur Karl Ove, l’écrivain et son expérience à l’Académie d’Écriture à Bergen, où il entre à à peine vingt ans et qu’il vivra comme un échec cuisant et inutile. Le livre sur l’étudiant aussi. Qui découvre Bergen, les vieux appartements insalubres, les beuveries où il pique des vélos, se fait arrêter par la police et envoyer en cellule de dégrisement, se taillade le visage et foire tout auprès de ceux qu’il aime. L’étudiant voit tout le monde réussir autour de lui, et lui se planter encore et encore. Alors il ressasse, revient sur ce q’il a dit, ce qu’ il a bu, ce qu’il a raté et les textes pourris tapés en une heure avant de présenter le tout à une assemblée d’écrivaillons goguenarde et méprisante. Et de ruminer encore, ce qu’il a dit, écrit, ses sentiments, les réactions des autres.

C’est aussi l’analyse de l’amour , des premières expériences, des adultères, des premiers échecs, des premiers deuils. Et ça avec un style, mais quel style! Froid, direct, pur.

Un style glacé, mais entier, complet, qui énumère, les auteurs inspirants, les expériences, ses sentiments, ses réactions. On se pose mille questions. Comment a-t-il fait pour se rappeler le moindre de ses actes, de ses gestes? A-t-il relu des journaux intimes? Quelle est la part de fiction? Est-ce une expérience sociologique et psychologique d’un nouveau genre? Au fond, on s’en fout un peu de savoir comment le génie fait. Il écrit, c’est tout, et c’est viscéral, cru, ça explose au visage tous ces sentiments humains, car on se reconnaît dans ses hontes, ses questionnements amoureux de jeune adulte, dans ses balbutiements d’écrivains mais aussi dans sa quête d’approbation: celle de son frère, de ses amis, de ses profs….

J’adore ses discussions, ses digressions sur les auteurs, le récit de ses errances amoureuses, lorsqu’il repart de chez la nana qu’il convoite et avec qui il s’est comporté comme un con fini sans jamais rien tenter. Que c’est bon à lire!

« Je fermai mon carnet et commençai la lecture d’Ulverton, d’Adam Thorpe. Traduit par Svein Jarvoll, le livre raconte l’histoire d’un village fictif de la campagne anglaise, et chaque chapitre se déroulait à une époque différente, le premier au XVIIème siècle, et le dernier à notre époque. Les chapitres avaient des formes et des dialectes différents(…)

Le temps traversait le roman en tourbillonnant dans la vie des gens. L’aspiration qui s’en dégageait était énorme.

Peut-être que cela m’attirait-il parce que j’avais grandi dans un lieu qui n’était fait que de présent, et le passé quelque chose qu’on trouvait dans les livres?

Je m’achetai une bière, notai XVIIème siècle dans mon carnet, regardai l’heure, il était bientôt minuit, je bus mon verre et allai me couchai. »

Extrait du livre Comme il pleut sur la ville de Karl Ove Knausgaard

Karl Ove Knausgaard couche mes expériences et mes pensées, ça me soulage de voir que je ne suis pas la seule à analyser sans cesse mes actes, mes paroles, mes espoirs et mes échecs. Ma vie de mère, d’amoureuse, de prof, d’écrivain. Il couche l’humain sur le papier et fait revivre l’humanité et la réalité chez l’écrivain. Ça n’était pas arrivé depuis longtemps.

Capitaine Rosalie, Timothée de Fombelle

Timothée de Fombelle, c’est un peu l’auteur qui m’a fait renouer avec la littérature française contemporaine. Il a cette plume, cet imaginaire et cette prose directe que je cherche chez les auteurs français qui écrivent pour les adultes et que je ne trouve pas ou très peu. Vango, Tobie Lolness et Le livre de Perle sont à mes yeux des chefs d’oeuvre, qui placent l’auteur au même rang que J.K. Rowling ou Tolkien.

Avec Capitaine Rosalie, l’auteur cible un jeune public mais je peux vous dire que j’ai sacrément réprimé mes larmes et senti ma gorge se serrer en lisant l’histoire à mon fils aîné. Lui, n’ a rien perçu de ma tristesse, l’innocent est encore à l’âge où l’on croit que lorsqu’un cow-boy reçoit une flèche d’indien dans le coeur, il n’a qu’à se relever, s’épousseter et tout recommencer. Le bel âge, quoi.

Presque le même âge de la petite fille de l’histoire.Rosalie.

Cinq ans et demi. Mais son père se bat dans les tranchées boueuses de la première guerre mondiale. Sa mère fabrique des munitions tout au long de journées interminables. Et, pendant ce temps, Rosalie va à l’école du village. Elle y reste du matin au soir, arrive avant le maître et repart après lui. Elle observe, Rosalie. Elle a un cahier sur lequel elle dessine, en écoutant le maître énoncer les nouvelles du front. C’est elle qui s’occupe du poêle, qui écoute silencieusement sa maman lire les lettres de son papa. Mais elle est pas dupe Rosalie, elle sent qu’il y a anguille sous roche, dans ce que lit sa mère. C’est trop joli pour être la guerre, ce qu’il y sur le papier fin griffonné de dessins. Petite chose fragile mais intrépide. Car Rosalie se rêve capitaine et a une mission. Que je tairai pour préserver la magie du petit livre.

Livre pour enfants Capitaie Rosalie

Mais vous vous douterez bien que l’histoire d’une petite fille qui ne connaît pas beaucoup son papa parti à la guerre et dont la maman porte sa tristesse à bout de bras toute la journée, et ben ça peut rendre un peu malheureux et un peu joyeux à la fois.

C’est souvent comme ça qu’il fait Timothée de Fombelle, vous rendre triste et joyeux à la fois. Joyeux d’un univers imaginaire et magique comme on en trouve nulle part ailleurs, mais triste à cause du sort qu’il réserve à nos personnages préférés.

Et lisez Capitaine Rosalie, pour le devoir de mémoire, pour tous les enfants qui ont connu ou qui connaissent la guerre et rien que pour voir apparaître la magie dans la tristesse.

La bibliothèque fantasmée

Ça c’est une partie de ma bibliothèque, vous la connaissez peut-être déjà.

Quand les livres s’accumulent et s’entassent, on a une sacrée tendance à fantasmer sa bibliothèque. On la dessine, on la redessine, on se projette sur Pinterest en jalousant les étagères des autres. On voit presque le jour où une horde de menuisiers musclés débarque avec des planches en bois et des marteaux pour fabriquer un truc qu’on verra apparaître sur The Socialite Family.

Puis un autre jour on entend parler de Marie Kondo et on vire minimaliste tendance maniaque. On essaie d’imaginer ce qu’on va jeter ou donner. Les Sophie Kinsella et Bridget Jones de nos quinze ans, la Comtesse de Ségur cornée de nos huit ans et les classiques qui font bien dans l’étagère et qu’on a jamais lus. Il y a aussi les livres étudiés en prépa, Borges, Nathalie Sarraute, Michaux, qui vous font passer pour une intellectuelle auprès de ceux qui décidément ne vous connaissent pas. Marie Kondo c’est facile pour elle, elle jette les trucs des autres sur Netflix, mais pour nous c’est un peu plus dur de bazarder Le Petit Ours Brun offert par grand tata en 1991.

Et aujourd’hui, comme vous trouvez votre appartement trop petit vous rêvez d’une maison avec une pièce bibliothèque avec étagères, cheminée et fauteuils capitonnés. Et puis des flasques de whisky et de cognac, des glaçons qui s’entrechoquent et des phrases comme “Je vous recevrai dans la bibliothèque”. Sans oublier la petite desserte à roulettes poussée par un domestique jusqu’à votre canapé. Bref, vous virez totalement Downtown Abbey, chien de chasse et tout le tintouin, l’actrice qui joue Mac Conagall en moins. Vous écrivez même vos chroniques en donnant du “vous” en veux-tu, en voilà.

La bibliothèque idéale, c’est un peu comme l’homme idéal. Il y a la forme et le contenu. Le contenu on peut quand même le faire évoluer, le malaxer, le changer mais la forme bon sang, c’est plus difficile. Il faut en venir à la menuiserie ou à la chirurgie esthétique et une nouvelle niche dans le mur du salon c’est comme une nouvelle cloison nasale, y’en a pour un bon bout de temps.