Le journal malgré lui de Henry K. Larsen, Susin Nielsen

Les livres de Susin Nielsen me font toujours l’effet d’une bombe vitaminée, d’un jus frais et acidulé qui étanche votre soif, d’une soirée entre amis sous des guirlandes colorées à mater un bon concert et savourer une bière fraîche et riche en goût. On en ressort requinqué, remonté, appréciant et savourant plus que jamais la vie.

Dans mes fantasmes, je me rêve souvent en auteur jeunesse à succès qui plaque son métier d’instit’ pour écrire des best sellers. Tout le monde s’accorderait sur mon génie et me complimenterait sur ma plume. J’y répondrais par un rire de gorge savamment étudié et chasserait les compliments d’un geste étudié et … Trève de plaisanterie, ne nous écartons pas du vif du sujet car les livres que j’aurais voulu écrire l’ont tous déjà été. Par Susin Nielsen. Du coup, je continue ma vie de maîtresse et je lis ses romans. Ses pépites vitaminées vibrantes de justesse.

Henry K. Larsen a environ 14 ans. Il habite seul avec son père à Vancouver dans un appartement miteux, entouré de voisins plus glauques les uns que les autres. Au collège, il n’a que très peu d’amis dont Farley Wong, un drôle d’asticot, toujours en chemisette, avec la poche de poitrine emplie de crayons et les culs de bouteille en prime s’il vous plaît. Ce dernier a la bonne idée de le traîner à ses entraînements de “Que le meilleur gagne”, sorte de quizz pour les lycéens plus qu’intelligents, mix entre Time’s up et Questions pour un Champion. Henry se laisse un peu porter dans sa vie de collégien, il n’est pas tout à fait là, toujours un peu ailleurs. Et quand son psy essaie de le faire revenir parmi nous, il va carrément jusqu’à se transformer en cyborg pour éviter de parler DU sujet.

Oui parce qu’Henry et sa famille ont connu un drame, avec un grand D. Un drame qui fait que notre livre a des airs d’Elephant de Gus van Sant et qu’il est sacrément génial. IL peut même devenir politique mais trop m’étendre sur le sujet risquerait de vous spoiler un peu, donc je me tais.

Allez, les premières phrases de ce petit bijou, une fois n’est pas coutume:

“LE SAVIEZ-VOUS? Le mot “psychologie”vient du grec “psyché”. Il signifie étude de l’esprit.

Je voudrais bien qu’on arrête d’étudier le mien d’esprit. C’est trop glauque de faire ça. Mais papa dit que je n’ai pas le choix.

Cecil n’ a pas une tête de psychologue, cela dit. Déjà, il s’appelle Cecil. Sur sa porte, au centre médical, il y a une plaque en plastique marquée DR LEVINE, mais quand je l’ai appelé ainsi, au début de notre première rencontre, il m’a tout de suite dit : “Je t’en prie, appelle-moi Cecil.” En rentrant, j’ai cherché l’origine de son prénom, et devinez un peu ce que ça veut dire : “Qui voit mal ou est aveugle”.

Ça s’annonce bien!

Cecil a les cheveux gris et longs, attachés avec un chouchou. Un chouchou! Aujourd’hui, pour notre troisième séance, il portait encore un tee-shirt tee-and-die, violet cette fois. Dis donc, Cecil, j’ai eu envie de lui dire, les années soixante ont appelé, elles voudraient récupérer leur look!

Alors, ça vous tente?

Long week-end de Joyce Maynard

La fois précédente, lorsque je mentionnais Indian Creek de Pete Fromm, je disais que, durant ma lecture j’avais eu dans la tête la bande originale du film Into The Wild de Sean Penn. Pendant Long week-end, j’ai beaucoup pensé au film de Clint Eastwood, Un monde parfait. Vous savez ce film dans lequel un Kevin Costner en cavale prend en otage un petit garçon, avec qui il finit par se lier. Cela se passe l’été, la chaleur est torride, la tension à son comble. C’est un film que j’aime beaucoup.

J’ai aimé encore plus le livre de Joyce, légèrement semblable mais si différent.

Long week-end a une histoire similaire. Un prisonnier s’évade et rencontre dans un supermarché Adèle et son fils Henry âgé de treize ans. Il offre son aide à Adèle pour de menus travaux, en échange d’un abri et de soins. La petite famille bancale embarque Frank, ayant pleinement conscience de commettre un délit.

Vont se créer des liens. D’abord paternels entre Henry et Frank. Et amoureux, entre Adèle et le taulard. Un huis clos d’amour, de confrontations, de doutes et de trahisons.

Je voulais lire Joyce Maynard depuis un moment et j’ai été vite conquise. Par la finesse des relations entre les personnages qu’elle dépeint, mais aussi sa façon de créer une atmosphère estivale, où l’on sent la chaleur étouffante de la petite maison de banlieue. Où la présence des voisins se fait oppressante, où la force de la relation entre Frank et Adele écrase Henry par sa sensualité, sa force et son irrationalité.

Adele ce personnage à fleur de peau, hypersensible, qui se laisse glisser dans un état de torpeur surréaliste. Frank l’en sort, panse ses blessures si vieilles, si profonde que la jeune femme renaît à la vie. Une femme faible et forte.

J’ai été très touchée par la fin du roman, une fin si belle, si touchante comme on en voit rarement.

Extrait.

“On ne parle que de passion, folle, sauvage. En tout cas dans les chansons. Ta mère était comme ça. Elle était amoureuse de l’amour. Elle ne pouvait rien faire à moitié. Elle ressentait tout si profondément qu’elle n’arrivait pas à suivre, le monde la dépassait. Chaque histoire qu’on lui racontait – un enfant atteint d’un cancer, un vieil homme qui venait de perdre sa femme, ou son chien, elle la prenait pour elle. Comme s’il lui manquait la couche externe de l’épiderme qui permet aux gens d’agir sans saigner au moindre choc. Oui, tout le monde la dépassait.

Moi je suis plutôt du genre engourdi, ajouta-t-il. Même si je loupe des trucs, tant pis”.

N’avons nous pas tous ce côté d’Adele? Ces sentiments exacerbés lorsque nous apprenons de tristes nouvelles? N’est-ce pas tout simplement la peur que cela nous arrive? Que l’insurmontable nous touche et que nous ne puissions plus y arriver?

Indian Creek de Pete Fromm

Tout au long de la lecture de ce roman, j’ai eu la voix rauque d’Eddie Vedder. Vous savez le chanteur de Pearl Jam qui a composé et chanté la magnifique bande originale d’Into the Wild de Sean Penn. Cette réminiscence ne doit rien au hasard, ce film (aussi adapté d’un livre, lui même tiré de faits réels) et Indian Creek ont beaucoup en commun. Tous deux sont deux récits aux tendances naturalistes et ont pour narrateurs deux jeunes hommes en quête d’aventures dans les grands espaces américains. Mais autant Christopher McCandless est avide de sensations fortes, ne faisant que passer d’un endroit à un autre, un trompe la mort – qui n’a finalement pas réussi à la tromper – que Pete embrasse la vie sauvage, savoure cette expérience offerte par la Nature, qui lui fait ouvrir les yeux sur la société, son environnement et même sa destinée.

Car Indian Creek est une autobiographie. Le jeune Pete Fromm, au début de ses études, acceptera de remplacer au pied levé une jeune fille qui avait qui devait veiller pendant sept mois sur de jeunes saumons au milieu des Rocheuses. Au milieu de nulle part. Armé d’une armada de conserves et de sacs de riz, Pete s’en va retrouver sa destinée. Les gardes forestiers le laissent au milieu de son campement, aussi peu assurés que lui du bienfondé de sa décision. Mais le jeune homme va s’en tirer et affronter ses nouvelles conditions de vie avec brio, même si parfois le besoin de côtoyer ses semblables se fera cruellement ressentir.

Le roman est contemplatif, sauvage, beau tout simplement. On vit au fil des saisons, tout comme Pete. On est reclus comme lui, lorsque la neige s’accumule et que les routes sont coupées. Quand le dégel arrive, on respire à nouveau et on profite du redoux. Et au retour des beaux jours, on sort grandi de cette expérience existentielle à l’instar de notre narrateur qui certes, ne fera pas carrière dans la biologie animale, mais aura révélé son talent d’écrivain, d’abord auprès de ses professeurs, de ses éditeurs, enfin de ses lecteurs. Tout ça grâce au récit de son expérience sauvage

Les descriptions de paysages sont superbes, on vit, on voit la forêt, cet Ohio sauvage, Indian Creek, son gibier, sa faune, sa flore, cette neige épaisse, qui tombe à n’en plus finir, qui efface ou révèle les traces des humains et des animaux.

Je n’en dis pas plus, place aux mots.

Extrait:

“La radio n’avait cessé de parler des risques d’aveuglement pour les spectateurs de l’éclipse. Le paysage s’obscurcissait lentement, si lentement que c’en était presque imperceptible. Je jetai un coup d’oeil rapide. La moitié du soleil avait disparu.

Les montagnes étaient plus sombres désormais. Je regardai vers le bas et vis mon campement et la rivière Selway. On aurait cru le soir tombé, à l’heure où je me trouvais habituellement dans les parages et où je rentrais à la tente avant qu’il ne fasse nuit noire.

Il ne restait maintenant qu’un liseré de soleil orné le côté gauche de la boule noire. Cette boule était la lune, j’en avais bien conscience, mais le savoir ne voulait rien dire. À l’étroit sur mon pic rocheux, je me levai pour regarder ce qui restait du soleil disparaître en un clin d’oeil.

À la place de l’astre, se trouvait un anneau de lumière, voilée et mouvante. Et rien d’autre. Tout autour de moi, les bois étaient maintenant plongés dans une obscurité totale. En face, sur les pentes à découvert, la neige scintillait d’un bleu pur, plus net que lors de n’importe quel crépuscule, comme si elle dissimulait une force qui allait bientôt surgir. Pour une fois, les mésanges étaient silencieuses. Il me sembla qu’il faisait un peu plus frais mais je ne crois pas que c’était possible.”

Indian Creek était le deuxième livre que j’ai lu de l’auteur, après Lucy in the Sky. Le prochain sera sûrement Mon désir le plus ardent.

Les années d’Annie Ernaux

Comment sait-on que nous sommes en train de lire un livre qui marquera à jamais notre vie ? Parce qu’il dit une vérité ? Notre vérité ? Car il nous fait frissonner ? Il réveille en nous de nombreux échos ? Ces descriptions de la classe moyenne qui s’éveille dans les années 1960 et s’enrichit peu à peu, n’est-ce pas la famille paternelle, fière de ses Citroën, de sa cuisine intégrée et de son frigidaire et de sa maison au bord de la Méditerranée ? Ces aspirations féminines, à un nouvel amour, une nouvelle vie, une vie d’arts, de discussions et de cigarettes, ne sont-elles pas les miennes et celles de mes amies ? Cette sexagénaire qui reçoit ses deux fils trentenaires, leurs amies, puis ses petits enfants, est-ce moi dans trente ans ? Ivre de famille et du vide laissé après leur départ ? Cette peur d’adolescente et de jeune femme, du ventre plein et des règles qui disparaissent, n’a-t-elle pas été notre peur à toutes ? Pilules, du lendemain, ou de tous les jours, capote, angoisse quotidienne de toutes les femmes, de tous les siècles. Et puis ce SIDA, auquel on ne pense plus mais qui est toujours là.

Comment sait-on que nous sommes en train de lire un livre qui marquera à jamais notre vie ?

Annie Ernaux, je ne vous connaissais pas, mais j’ai trouvé ma voix.

L’écho des femmes, tiraillée entre deux mondes, deux classes celui d’avant et le sien.

En lisant Annie Ernaux, on pense à tout, même aux nouvelles d’Alabama.

« Elles ne se doutaient pas que les garçons assis à côté d’elles sur le banc de l’amphi s’effrayaient de leurs corps. Que s’ils répondaient par monosyllabes à leurs questions les plus innocentes, ce n’était pas mépris mais crainte des complications de leur ventre tiède, tout compte fait ils préféraient se branler le soir.

Faute d’avoir eu peur à temps dans la pinède ou sur le sable de la Costa Brava, le temps s’arrêtait devant un fond de culotte toujours blanc depuis des jours. Il fallait “faire passer” d’une façon -en Suisse pour les rouges – ou d’une autre- dans la cuisine d’une femme inconnue sans spécialité sortant une sonde bouillie d’un fait tout. Avoir lu Simone de Beauvoir ne servait à rien qu’à vérifier le malheur d’avoir un utérus. Les filles continuaient donc de prendre leur température comme des malades, de calculer les périodes à risque, trois semaines sur quatre. Elle vivaient dans deux temps différents, celui de tout le monde, des exposés à faire, des vacances, et celui, capricieux, menaçant, toujours susceptible, de s’arrêter, le temps mortel de leur sang. »

Il me reste beaucoup à lire de vous. Ça tombe bien, j’ai tout mon temps.

Ma vie sur la route, mémoires d’une icône féministe de Gloria Steinem

Ma vie sur la route est un vrai témoignage sur l’Amérique d’aujourd’hui. Ou plutôt sur l’Amérique et ses contradictions. Steinem revient sur les grands combats qu’elle a menés, sans jamais les lâcher: les droits civiques, la question noire, le féminisme, les amérindiens, les homosexuels, les immigrés, les “travailleuses du sexe”, la lutte des classes, la sécurité sociale, les violences sexuelles. Entre autres. J’en oublie sûrement. La journaliste féministe a sillonné l’Amérique pour aller au devant des Américains, au devant des oubliés, des défavorisés, des maltraités, pour militer en faveur de politiciens, de questions politiques, de l’avortement, de droits divers et variés. Toujours au nom de la liberté. Souvent pour l’égalité.

Les États-Unis, terre de contraires, d’hypocrisie et de hiérarchies. Pays où l’on avorte, mais où les médecins qui pratiquent l’avortement se font tuer. Nation dont la Constitution et le gouvernement se sont inspirés de la Confédération Iroquoise, héritage d’un peuple que l’Amérique a massacré et annihilé systématiquement pendant des siècles. Terre de la démocratie mais dont le résultat aux élections de 2000 (souvenez-vous, Bush contre Gore) est encore très controversé, à cause de votes non recomptés en Floride. Et surtout d’une mise à l’écart de certaines catégories de la population qui auraient pu faire basculer le résultat. Et éviter bien des choses, dont la guerre en Irak et les conséquences que l’on connaît, dont on souffre encore aujourd’hui. Dont on souffrira encore longtemps.

Extraits.

“J’ai enfin l’occasion de rencontrer le Dr Tiller en 2000, à New-York, à une réunion de Physicians for Reproductive Choice and Health, une association qui milite pour l’amélioration des politiques de santé et la liberté de procréation. Je lui demande s’il a déjà pratiqué des interruptions de grossesse sur des femmes qui manifestaient devant son établissement. “Bien sûr, me répond-il. Je suis là pour les aider, pas pour ajouter à leurs problèmes. Elles doivent se sentir assez coupables comme ça.”En 2009, un activiste qui se cachait dans l’église luthérienne où les Tiller se rendaient chaque dimanche l’abat d’une balle dans le crâne. Toujours au nom de la défense de la vie.”

“En 1980, je monte dans un avion bondé pour détroit. Je me retrouve au milieu d’un groupe de juifs hassidiques (…) Je remarque des échanges de sièges précipités. Manifestement, aucune femme ne doit être assise à côté d’un homme qui n’est pas son mari ni à côté de moi (…) Je constate que la priorité semble être de m’isoler des femmes. J’entends le mot féministe en anglais au milieu du discours en yiddish des deux jeunes gens assis devant nous et les vois se retourner pour m’observer entre les dossiers. A l’aéroport de Detroit, je me rends aux toilettes où je tombe sur les épouses et les filles. La plus jeune jette un coup d’oeil vers les portes derrière lesquelles ont disparu ses aînées, me regarde droit dans les yeux et sourit. “Bonjour, Gloria, dit-elle d’une voix assurée. Je m’appelle Miriam.” Ce sourire efface tout le reste.”

Hommage aux grands militants des grandes causes, mais aussi aux américaines et aux américains qui militent seuls, de leur côté, dans leurs réserves en Pays Indien, dans leurs taxis, avions, maisons, écoles, entreprises, universités, villes et villages. La féministe met en avant les individus en guerre contre l’extrémisme, le sexisme, l’injustice, les inégalités sociales, la sécurité sociale inégalitaire et presque inexistante.

Plus qu’un récit façon road trip à travers l’Amérique, Steinem nous livre un épinglage des grandes questions sociales de l’Amérique. Avec toujours beaucoup d’espoir.

J’ai beaucoup appris auprès de Gloria Steinem, le livre regorge d’histoire politique, d’anecdotes, de culture et de références pointues. J’ai lu par exemple, qu’il y avait des sites archéologiques indiens millénaires que l’on pouvait observer dans différents Etats comme le Serpent Mound en Ohio ou dans le Mississippi. Allez voir les images ur internet, c’est stupéfiant. J’ai aussi découvert qu’Harvard était il y a encore très peu de temps un repère misogyne où les femmes n’avaient le droit de prendre la parole en classe qu’une fois par mois. J’ai lu qu’Hô Chi minh s’était battu au côté des américains pendant la seconde guerre mondiale et qu’il connaissait la Déclaration d’Indépendance par coeur. J’ai appris qu’en Allemagne, en 2005, “selon les réformes de l’aide sociale allemande, toute femme de moins de 55 ans au chômage depuis plus d’un an peut-être contrainte d’accepter un poste, y compris dans l’industrie du sexe , ou de devoir renoncer à son allocation”.

Édifiant.

Pour compléter sur une vision autre de l’Amérique, une vision critique dirons-nous, je conseillerais aussi la lecture d’une Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nous jours, d’Howard Zinn.

Jeu Blanc, Richard Wagamese

Vous savez que vous êtes en train de lire un livre important quand vous ne cessez de penser à lui ou d’en parler. Que vous faites des recherches sur les sujets abordés par l’auteur pour en savoir plus, approcher encore le fond du sujet. Vous le savez aussi parce qu’après la lecture de certains passages, vous ressentez des sentiments forts, proches de ceux de la vraie vie. La colère. La tristesse. La révolte.

Extrait.

« À St. Jerome’s, j’ai vu des enfants mourir de tuberculose, de grippe, de pneumonie et de coeur brisé. J’ai vu des jeunes garçons et des jeunes filles mourir debout sur leurs deux pieds. J’ai vu des fugitifs qu’on ramenait, raides comme des planches à cause du gel. J’ai vu des corps pendus à de fines cordes fixées aux poutres. J’ai vu des poignets entaillés et des cataractes de sang sur le sol de la salle de bains, et une fois, un jeune garçon empalé sur les dents d’une fourche qu’il s’était enfoncé dans le corps. J’ai observé une fille remplir de pierres les poches de son tablier et traverser le champ en toute sérénité. Elle est allée jusqu’au ruisseau, s’est assise au fond et s’est noyée. Ça ne cesserait jamais, ça ne changerait jamais, tant qu’ils continuaient à enlever des jeunes Indiens à la forêt et aux bras de leur peuple. Alors je me suis réfugié en moi-même. C’est ainsi que j’ai survécu. Seul. Quand les larmes menaçaient de jaillir de moi la nuit, je faisais le serment qu’ils ne me verraient jamais pleurer. Je souffrais dans la solitude. Ce que je leur laissais voir, c’était un garçon clame, renfermé, dépourvu de sentiments. »

Richard Wagamese aborde ici un pan de l’histoire canadienne, celle des pensionnats autochtones créés au XIXème siècle pour assimiler et évangéliser les jeunes autochtones. Arrachés à leurs familles, les enfants souffraient souvent d’abus sexuels, de sévices corporels, de maladies, de faim et étaient forcés à abandonner leurs langues et coutumes. Le dernier pensionnat a fermé ses portes en 1996. C’est donc une histoire récente, cruelle, un témoignage des stigmates de la colonisation de l’Amérique du Nord, un pan honteux de l’histoire canadienne.

Richard Wagamese s’inspire largement de son histoire et de celle de ses parents.

Le personnage de son roman s’appelle Saul Indian Horse. Son entière existence n’est jalonnée que par la fuite.

Il fuit avec ses parents et sa famille. Il fuit les Blancs qui veulent l’enlever, comme ils l’ont fait avec son frère et sa soeur. L’ enlever pour le placer dans leurs écoles qui tuent l’Indien, tout en le laissant vivant.

Il fuit le pensionnat. Grâce au hockey, qui lui permet de s’évader et d’utiliser ce don, celui que les prêtres auraient tant voulu lui arracher, mais qui n’appartient qu’à lui et qui lui permet de tout Voir. Le jeu, les lignes, les déplacements, les actions. Mais aussi les morts et les vivants.

Photo du livre Jeu blanc de Richard Wagame

Il fuit en quittant ce lieu de mort, de tortures et d’abus. En quittant le père Leboutilier.

Il fuit ceux qui l’ont aidé. Le hockey et sa carrière, son équipe, sa nouvelle famille.

Alors, il lui faudra réapprendre à vivre. Revenir sur ses pas. Sur les traces de ses ancêtres, de ses parents, du pensionnat. En parler.

Richard Wagamese est mort en 2017. J’aurais aimé lire les livres qu’il ne pourra plus écrire.

Bois Sauvage, Jesmyn Ward

Jesmyn Ward, c’est l’auteure américaine du moment. On la croise partout, dans les journaux, les magazines, dans America et sur Bookstagram. Même dans les conversations au coin du feu. Je me méfie toujours de ce qu’on croise partout, un peu comme je me méfie du loup blanc. Le succès n’est toujours pas la garantie de la qualité. Pour éviter une éventuelle déception, je n’ai donc pas choisi Le chant des revenants, mais Bois sauvage. C’est la poésie du titre qui m’a attirée mais aussi un des thèmes du livre, Katrina, l’ouragan dévastateur qui a frappé le Sud des Étais Unis en 2005.

Bois Sauvage c’est l’histoire d’Esch, adolescente de quatorze ans, qui vit dans une maison brinquebalante, dotée d’une mare sombre et épaisse, au sein d’ un bayou qui sent la terre, l’humidité, la fumée, la misère et la saleté. Esch a quatre frères, un père à moitié alcoolique et une mère morte en couche, dont le souvenir la hante à chaque instant. Surtout depuis qu’Esch est enceinte. Elle sait de qui, elle qui s’est pourtant couchée à de nombreuses fois. Pas parce qu’elle aime ça Esch, elle sait pas trop pourquoi elle le fait d’ailleurs. Sauf pour Manny, qu’elle trouve un peu à part, ce grand gars au visage ravagé.

Au fur et à mesure que sa grossesse s’affirme, que son ventre se dévoile, rond et dur sur le corps d’une gamine, Esch erre en attendant Katrina, son souffle vengeur et ses eaux dévastatrices. Elle regarde Randall jouer au basket, Junior errer de ci et de là et suivre maladroitement les pas de ses aînés. Mais c’est surtout Skeet qu’elle accompagne. Skeet et China, sa chienne de combat. Pitbull qui a mis bas une portée de jeunes chiens voués à se battre, comme leur mère et ses maîtres. Mère animale qui interroge Esch sur son rôle à venir.Celui de la Mère.

Jesmyn Ward dépeint avec hargne l’Amérique noire désabusée, laissée pour compte. L’Amérique de Bush. Celle des victimes de l’ouragan qui a fait des milliers de morts, de sans abris, de blessés. Celle des taudis, des pauvres, des minorités, des adolescentes enceintes, des pères alcooliques, des mères mortes en couches, des rêves brisés. L’Amérique du bayou, du Sud, des siècles d’espérances.

J’ai voulu entendre Katrina, ses conséquences, sa dévastation. J’ai été déçue. L’ouragan n’arrive que dans les toutes dernières pages. Je cherchais sûrement plus de sociologie, de géographie, de politique, de faits concrets. Et Ward dépeint juste une tranche de vie, celle d’Esch, loin de l’Histoire avec un grand H. Un peu comme Flaubert qui écrit L’Éducation Sentimentale, en s’écartant des grands événements français (c’est pour ça que je préfère Zola à Flaubert d’ailleurs). Esch ne pense pas à l’ouragan tant elle est à l’écoute de son corps et d’elle-même.

Illustration photographique du livre Bois Sauvage, Jesmyn Ward

Ce qui m’a vraiment fait traîner, piétiner, errer dans ma lecture, me faisant m’interrompre sans cesse, poser mon livre, saisir mon téléphone, passer à autre chose, dès que je commençais à saturer, ce sont les descriptions de la chienne China. De sa mise bas, de ses chiots, de ses croquettes, de sa couche, de sa couleur blanche…. Non, non, NON! Je comprends la métaphore, le lien Esch/ China/ Skeet, l’allégorie de la maternité et tout ça, mais China a vraiment gâché mon plaisir. Est-ce parce que je n’aime pas trop les canidés, leurs odeurs, leurs agressivités et le culte qu’en ont certains humains? Je l’ignore…

Je trouvais que c’était pas sympa pour Esch de s’attarder ainsi sur cet animal. Elle avait tant de choses à nous dire Esch, à vivre, à explorer. Randall aussi a eu ce traitement. Que sont devenus ses rêves de basket?Son talent? J’ai fini le livre désolée pour cette ado et ses frères, que j’aurais voulu connaître mieux, que l’auteure a délaissés au profit d’un animal exaspérant et agressif.

Je ne resterai pas sur cette déception et lirai Le chant des revenants. Pas immédiatement. Un jour.

Toute la beauté du monde n’a pas disparu, Danielle Younge-Ullman

Est-on le fruit des aspirations de nos parents? De leurs réussites et de leurs échecs? C’est la grande question de ce roman édité par Gallimard jeunesse, dans la collection Scripto. Mais c’est aussi la grande question de notre vie. À laquelle s’en ajoute, encore plus tortueuse et perturbante, quel rôle a notre mère dans nos choix? Quelle est sa place dans notre existence?

Le pitch.

Ingrid a toujours vécu dans l’ombre de sa mère. Une mère à la Janus, qui a deux visages. Celui de Margot-Sophia LaLonde, chanteuse d’opéra, diva plus que séduisante, vivant dans les grandes capitales européens, écumant les salles de concert les plus célèbres, entraînant sa fille dans un tourbillon de succès, de beauté et de richesses. Puis, il y Marg, la diva déchue, à la voix à jamais éteinte, étoile brisée dans son ascension, qui ne quitte pas son lit quand elle n’arrive plus à faire face à l’échec de sa vie. Deux existences que tout opposent, en une seule personne, une seule mère.

L’ombre de Marg et Margot-Sophia plane sans cesse sur Ingrid, comme une épée de Damoclès à la forme humaine. Ingrid tente de fuir la musique, et sa mère encourage ce geste en raillant sa voix et en faisant taire les radios de la maison. Mais trop tard, le talent familial la rattrape et Ingrid se voit propulsée sur la scène de son lycée et obtient le rôle principal du magicien d’Oz. Marg grince des dents. D’autant plus qu’Ingrid se voit acceptée dans une prestigieuse école londonienne. Après bien des batailles mère finira par accepter de signer son inscription. À une seule condition. Qu’Ingrid participe à un camp dans la nature, aux confins du Canada. Pour prouver … Oui pour prouver quoi? Ça c’est à vous de le découvrir!

Ce livre m’a fait beaucoup réfléchir aux questions que je pose au début de l’article. D’abord, en me mettant dans la peau du personnage. J’étais révulsée par cette mère hystérique, qui privait sa fille de tout. D’une existence normale, heureuse mais qui réprimait en sa fille le talent qu’elle n’avait plus. Et au nom de quoi? De l’amour. Pour la préserver de l’échec qu’elle pourrait connaître. J’ai trouvé que son attitude était une forme de malveillance, voire de maltraitance. Mais je pouvais aussi comprendre ce besoin de protéger sa fille. Car combien de parents veulent le meilleur pour leur progéniture? La meilleure école primaire? Le meilleur lycée? Le meilleures études? Le métier le plus prestigieux?

Illustration photographique du livre Toute la beauté du monde n'a pas disparu de Danielle Younge-Ullman

C’est un livre à mettre entre les mains de tous les parents. Surtout entre les mains de ceux qui attendent trop de leurs enfants. Ou de ceux qui répriment un talent artistique évident, avec pour argument: “C’est un secteur bouché, on n’y gagne pas sa vie, tu ne deviendras personne…”. J’en ai connu des parents comme ça, j’en connais encore. J’espère qu’ils ont changé ou qu’ils changeront… À bon entendeur!

Merci Maîtresse, Anouk F.

Une année, dans ma classe, W., 8 ans et toutes ses dents, était absent le matin. Il est revenu à 13h30, souriant, empreint de cette confiance qu’ont en eux certains enfants solaires et sûrs d’eux. Lorsque je lui ai demandé la raison de son absence, W. a répondu : “Je gardais ma petite soeur de deux ans”. Désarroi, étonnement, coeur qui se serre et sourire de façade. Ressentir et faire tout ça en une seconde, pour ne pas que W. voit mon malaise et sente qu’il a raconté quelque chose qui pourrait chambouler la vie de sa famille.

Je ne raconte ici que la partie émergée de l’iceberg, parce que je pourrais vous parler aussi de T. dont le papa est à l’étranger et qui angoisse très fort à l’idée de laisser seule sa maman pour aller à l’école, des jumeaux qui ne parlent que yougoslave, et que je récupère sur les tables, sous les bancs et qui me regardent avec des yeux effarés quand je leur demande de s’asseoir et d’écrire leur prénom. Il y en a eu tant de ces enfants, et il y en aura encore.

La partie immergée, c’est Anouk qui s’en occupe. Elle crie haut et fort dans son livre Anouk. Elle dit combien on s’acharne à instruire nos élèves, à les faire s’élever, comprendre, créer, à avoir confiance en eux… et en nous. Elle dit notre combat quotidien, avec les parents et la société d’aujourd’hui qui nous laisse tomber. Elle dit la tristesse que l’on ressent face à l’échec, face à une collègue qui ne se sent plus soutenue par son supérieur et qui baisse les bras, une élève qui change d’école car sa nouvelle famille d’accueil ne peut plus faire les trop longs trajets quotidiens, une mère qui n’entend pas la détresse de son enfant… Elle le dit bien Anouk. Alors si vous avez encore des doutes quant à la valeur de notre métier, lisez ce livre, et alors, vous saurez.

Extrait.

“C’est mon anniversaire. Les enfants le savent. Je leur ai dit hier. Certains élèves m’ont apporté des fleurs, d’autres de jolis dessins. Erkhan a pris soin de ne pas dessiner de bite, cette fois. Valentine les a regardés, gênée. Elle n’avait rien. Ce n’était pas la seule, mais elle, visiblement ça lui posait problème.Ce matin, je les ai laissés jouer, dessiner, colorier. Elle a laissé son crayon sur la feuille et n’a rien réussi à y faire. La page est restée blanche. Elle levait régulièrement le nez en l’air, puis tournait la tête vers moi? Mais rien, toujours rien sur sa feuille.

Je suis rentrée chez moi. J’ai ouvert ma boîte mail. J’avais reçu un message de Valentine. Une carte numérique, avec une jolie fleur qui s’ouvrait, doucement, et ces mots:

Merci maîtresse pour votre soutien.

J’ai immédiatement répondu.

Merci à toi, Valentine. Tu as bien choisi cette carte, tu sais. Cette fleur me fait penser à toi: un petit bouton que je commence doucement à voir éclore, et dont je suis sûre, je verrai bientôt les pétales.

Je suis contente d’avoir lu ce livre deux jours avant le 19 mars et sa manifestation prévue. On hésite toujours un peu quand on fait grève. On culpabilise de laisser sa classe, son école et de laisser les autres travailler. Mais après l’avoir refermé et reposé sur ma table de chevet, j’étais plus sûre que jamais et suis allée défiler ce matin, encore plus forte dans mes convictions. Aurons-nous été entendus? La suite nous le dira.


Karitas, livres I et II, Kristin Marja Baldursdottir

Karitas est née en 1900 dans une Islande sous le joug du Danemark, une Islande sauvage, aux routes inexistantes, une Islande de pêche, de fjords, de glace et de volcans. La mer lui a pris son père, Jon. Alors Steinunn, sa mère, femme forte et taiseuse veut instruire ses enfants et quitter l’Ouest venteux. Ses enfants ne deviendront pas de simples filles du hareng aux mains à vifs ni des pêcheurs qui partent en mer pour s’y laisser engloutir. Steinunn les traîne d’ouest en est, en bateau. Halldora, Bjarghildur, Karitas, Olafur, Pall et Pétur s’installent à Akureyri, comptoir marchand, où la population attend principalement l’arrivée du hareng pour s’enrichir et travailler.

Steinunn inscrit les garçons à l’école mais les filles veulent aussi voler de leurs propres ailes. Les arts ménagers pour l’une, sage femme pour l’autre. Et Karitas dans tout ça?

Karitas dessine, Karitas veut peindre. C’est son défunt père qui lui a appris, en lui offrant un carnet de dessin, cadeau dont elle se souviendra toujours. Instant de tendresse entre un père et sa fille, à jamais figé. Son talent est remarqué par Mme Eugenia qui deviendra son professeur puis sa mécène. Elle lui permettra d’aller étudier au Danemark en payant ses études, le graal à cette époque. Le signe de l’instruction suprême et de la consécration. Mais au moment d’embarquer pour Copenhague, sa soeur Halldora se meurt d’une pneumonie. Karitas part, déchirée entre sa culpabilité et sa volonté de quitter un pays dans lequel les hommes meurent et les filles s’usent au travail.

Durant l’été 1923, Karitas revient sur son île, forte de son art et de son expérience sur le continent. Elle devient la fille du hareng au lieu d’arpenter les rues et les musées romains. Un jour, elle croise le regard vert de Sigmar, et y sombre, pour toujours ou presque.

Karitas, c’est le roman de la femme. La femme artiste. La mère. La voyageuse. La fille. La soeur. L’amante. C’est le roman des grandes questions de notre existence à toutes. Est-on mère avant d’être femme? Se sacrifions- nous en donnant naissance à nos enfants? Peut-on créer et donner la vie? Peut-on aimer et vivre librement?

Illustration photographique du livre de Baldursdottir

A nouveau, je me suis laissée embarquer par un roman scandinave. Mais celui-ci est spécial. C’est un roman féministe, sur une femme du XXème siècle. Qui incarne littéralement ce siècle et tous ses changements. Une femme qui vient d’un pays de traditions rurales et protestantes. Dans lequel une femme entretient son foyer, enfante, tout en étant une digne représentante de la Nation. La Nation islandaise. Ce pays pays rude, froid, où la Nature peut vous prendre pour ne jamais vous lâcher. Quelles difficultés pour Karitas de s’arracher à l’étreinte de son pays! Car si elle vit pendant de plus ou moins longues périodes à Copenhague, New-York ou Paris, elle revient toujours sur son île. Pour accoucher, enterrer les siens, aimer, pleurer, créer.

Karitas, c’est le livre d’une terre islandaise aux fortes personnalités. C’est l’égale de l’homme, l’artiste que les traditions poussiéreuses n’auront pas. Karitas, c’est nous.