Il y a plusieurs testaments. Les textes religieux bien sûr, ces écrits bibliques qui pèsent sur Galaad, même si l’on y interdit aux femmes leur lecture et qu’on les déforme dans une bouillie infâme pour assoir l’ignoble dictature. Le testament, où l’on lègue et dit ses dernières volontés. C’est celui de Galaad qui meurt peu à peu, sous les poids des crimes de ses dirigeants, des meurtres de Servantes et de Marthas et des déviances permises par une société aveugle et stérile. Le testament comme message ultime à transmettre à la postérité. C’est le message de Tante Lydia qui raconte ce qu’ elle est devenue et pourquoi. Celui d’Agnes qui narre ses souvenirs à Galaad. Celui de Daisy, citoyenne canadienne.

Grand défi que celui d’écrire une suite à un livre écrit il y a trente quatre ans et adapté en une (excellente) série mondialement plébiscitée. Margaret Atwood a donc fait le choix (judicieux) de placer l’histoire quinze ans après la fin de La servante écarlate et de faire porter l’histoire par trois voix féminines.

Celle de tante Lydia. Dur personnage, difficile à cerner et qui a réussi à gravir les échelons de la dictature pour régner, terroriser et diviser. Elle nous narre son cheminement, depuis le coup d’Etat, jusqu’à son établissement en tant que Tante. Elle nous narre ces nuits parquée dans un stade avec avocates, juges et autres femmes de pouvoir. Ce processus de déshumanisation. Ce renoncement pour survivre et écraser ensuite à son tour. Pour s’établir à Ardua Hall où tout est conservé, écrits, livres, arbres généalogiques. Centre de savoir gardé secret. Ardua Hall qu’on devine être Harvard, grâce à son ancienne devise, Veritas.

Celle d’Agnes. Fille d’un commandant et d’une Épouse qui se meurt, Tabitha. Agnes grandit et se voit confrontée à son destin, devenir elle -même une Épouse, celle d’un Commandant si possible. Qui devra subir les assauts de son mari, assauts fantasmés et révulsants. À la mort de Tabitha, Agnes sera éjectée par la nouvelle Épouse, précipitée vers un mariage avec un satyre de Galaad dont elle réchappera à temps.

Celle de l’adolescente Daisy. Daisy habite de l’autre côté de la frontière, au Canada. Elle a deux parents, Neil et Melanie, marginaux et engagés politiquement. On sent Daisy fragile, critique, peu loquace. Elle a conscience de vivre près de cet étrange pays qui laisse rentrer sur son territoire des réfugiés et des Perles qui viennent distiller la “bonne parole ” de Galaad, prêcher sur ce monde idéal où ni la pauvreté, l’inégalité et les péchés n’existent pour peut-être y ramener des canadiens aveuglés par la (fausse) religion, le fanatisme et ses promesses.

Cette suite est une réussite. Margaret Atwood réussit comme toujours à instiller la peur en décrivant froidement les premiers et les derniers jours de la dictature à travers Lydia, Agnes et Daisy. On tremble avec Lydia quand elle narre (parfois ironiquement) ces moments passés sur les sièges d’un stade, cette rafle géante qui trouve des échos dans notre Histoire, d’Hier et d’Aujourd’hui. Ces femmes qui se font sous elles, qui dorment à même le sol, dans la crasse et la puanteur et sont arrêtés sous prétexte d’être des femmes intelligentes et dirigeantes. Ces femmes qui assistent à des exécutions sommaires avant d’en perpétrer elles-mêmes pour survivre. Et se pose encore ces éternelles questions. Qu’aurions nous fait à sa place? Aurions- nous eu la force de nous opposer, de résister ou de fuir? De tuer ? Cette dictature peut-elle réellement exister dans un pays comme le notre? N’existe-t-elle pas déjà quelque part?

À l’instar de La servante écarlate, Les testaments est un livre politique qu’il faut lire et faire lire. Pour l’exemple.

Extrait:

“Je suis sûre que nous pouvons nous rendre utiles, ai-je fini par dire. Mais cela exigera énormément de travail. Il y a si longtemps qu’on répète aux femmes qu’elles peuvent être des égales dans les domaines public et professionnel. Elles auront du mal à bien accueillir le … la … (j’ai cherché le terme)… la ségrégation.

— C’était cruel de leur promettre l’égalité, a-t-il poursuivi, étant donné que, de par leur nature, elles ne pourront jamais y parvenir. Par souci de miséricorde, nous avons déjà commencé à réduire leurs attentes.”

Je n’ai pas voulu l’interroger sur les moyens employés. Étaient-ils semblables à ceux qu’on avait employés avec moi? Nous avons patienté tandis qu’il se resservait en café.

“Bien entendu, il faut que vous créiez des lois, et tout le reste. On vous octroiera un budget, une base opérationnelle et un dortoir. Nous avons réservé une résidence universitaire dans l’enceinte d’une des anciennes universités que nous avons réquisitionnées. Elle n’exigera pas beaucoup d’aménagements. Je suis sûr qu’elle sera suffisamment confortable.”

À cet instant, j’ai pris un risque.

“Si ce doit être une sphère féminine distincte, ai-je lancé, il faut alors qu’elle le soit réellement. À l’intérieur de cet univers, ce sont les femmes qui doivent commander. Sauf en cas d’extrême nécessité, il ne faudrait pas que des hommes franchissent le seuil des locaux qui nous seront alloués, ni que nos méthodes soient remises en question. Il faudra nous juger sur nos seuls résultats. Même si bien entendu nous en référons aux autorités lorsque ce sera nécessaire.”

Publié par Hélène

Lectrice avant tout #mercredicestlejourdulivredesenfants #bookstagram

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