Le nom des étoiles, Pete Fromm

Vingt ans après son séjour à Indian Creek, Pete Fromm accepte de partir à nouveau en solitaire. Cette fois, il s’agit de garder pendant un mois des oeufs et des alevins d’ombre, dans la région de la Bob Marshall Wilderness, Montana. Un mois de vie sauvage, à marcher chaque jour seize kilomètres, à hurler pour effrayer les ours, à pêcher la truite et à vivre au fil de l’eau et du temps.

Cette fois, Fromm est marié et père de famille. Dès qu’on lui propose le boulot, il pense à embarquer dans l’aventure Aidan et Nolan, ses jeunes fils de neuf et six ans. Il désire plus que tout leur faire partager son expérience, la réalité de ce qu’il leur raconte depuis tout petit, Indian Creek, le lynx, la neige et le braconnage. Malheureusement, un responsable refuse.

Fromm part quand même et se nourrit de l’absence des siens. Il s’interroge sur son rapport à la solitude, à la nature et à ses enfants. Auraient-ils été en danger avec lui? Que pourraient-ils tirer d’une telle expérience? Aimeront-ils comme lui vivre en solitaire, dans une cabane isolée, avec pour seuls compagnons des wapitis miteux, des grizzlis plus ou moins invisibles et un rouge-gorge un peu trop collant? Est-on égoïste lorsque l’on aime ces fuites à l’écart du monde ? Ou est-ce cette solitude recherchée qui nous fait apprécier d’autant plus la compagnie des siens et des autres ?

Comme toujours, la plume de l’auteur est impeccable et fait jaillir à merveille la nature brute du Montana, l’installation sommaire de la cabane, ce passage sous des arbres de conte, sombres et effrayants et ces après-midis de pluie printanière, froide, humide, monotone. Après Jim Harrison, Fromm est sûrement un de ces grands écrivains à se nourrir de la terre pour écrire, à s’abreuver de l’eau des rivières, des feuilles des arbres et de la dureté des montagnes pour faire jaillir une écriture vraie et pure.

Mais Pete Fromm n’est pas seulement un naturaliste, il sait parler des femmes et des hommes et fait ressortir à merveille leur humanité, avec leurs failles et leurs forces. Comme avec Lucy dans Lucy in the Sky ou Maddy et Dalt dans Mon désir le plus ardent. Et dans Le nom des étoiles, c’est Sage qui bénéficie de l’agile plume de l’auteur. C’est d’autant plus émouvant que le vieil homme a été ranger à ses côtés pendant quelques années, puis celui qui l’a encouragé à écrire et enfin, un ami fidèle.

Extrait.

« Je me tournai vers le marbre, mis les mains sur les genoux, en position d’outfielder, et je m’imaginai Sage sur le monticule, prenant un élan théâtral qui allait déboucher en douceur sur un lancer à la cuillère. J’attendais la voiture qui devait m’emmener à la messe célébrée en sa mémoire, et les bécassines tournoyaient autour de moi.

Je murmurai : Rootie-toot-tootie, encore un joli coup pour DeGrootie, une de ses répliques favorites, qu’il employait pour exprimer son enthousiasme. Face à tout. Face à ce qu’il faisait toujours. Il n’avait jamais contracté la maladie des gens blasés. À soixante, soixante-dix ans, c’était encore un gamin.

Quand nous travaillions au parc, un vieux fermier, Stippy Wolff, y vivait encore, et Sage aimait lui rendre visite. De temps à autre, Stippy s’arrêtait, contemplait les montagnes, ces montagnes près desquelles il avait passé toute sa vie. Il perdait le fil de la conversation, du temps, puis il revenait lentement à la réalité, souriait et secouait la tête. “Elles sont pas belles, aujourd’hui, les montagnes?” disait-il, formule et attitude que Sage ne se lassait jamais d’admirer.

À la maison, le gant d’Eric Machinchose doit encore être à terre, à côté de la porte, prêt pour quelques passes avant le dîner. Une boîte contenant les cendres de Sage repose sur mon bureau au sous-sol, où j’écris tous, les jours, comme il m’avait dit de le faire.»

Nord-Michigan de Jim Harrison

Que dire sur Jim Harrison? Si vous lisez ce blog, c’est que vous en connaissez déjà un petit rayon sur l’auteur de Dalva et Légendes d’automne. Pour ma part, je l’ai découvert adolescente, quelque part dans les années 2000. J’ai déniché Dalva dans les rayonnages hétéroclites et fournis de la bibliothèque de ma grand-mère. Grande découverte littéraire! Les amérindiens, la nature, la sensualité de Dalva, les chevaux, le phrasé si spécial d’Harrison…

J’ai lu récemment que l’Amérique avait encore de grandes figures d’écrivains, telles Toni Morrisson, Philip Roth, tous deux deux décédés il y a peu de temps; mais aussi John Irving ou Paul Auster. De grandes figures comme autrefois en France Camus ou Sartre, mais qu’hélas, on ne croise plus guère chez nous aujourd’hui. Car y-a-t-il encore en France des écrivains qui l’écrivent comme Harrison écrit son Michigan? Un Michigan des pauvres fermiers blancs, des espoirs déçus et de la nature à l’État sauvage? Y-a-t-il un auteur Français qui a décrit la nature brute des Ardennes en proie à la désindustrialisation, ses villes qui se vident, ses maisons jaunes, ses habitants qui tentent de survivre à la mondialisation et à la centralisation? Ses forêts interminables? Les méandres de la Meuse? Ses éleveurs qui ne font qu’un avec la terre grasse et brune? Je doute beaucoup de voir naître un jour un roman naturaliste sur mes terres natales. À moins qu’un auteur s’y mette en écrivant sur le Cantal ou l’Ardèche et là, une procession d’inspirés s’emparera peut-être de ce sujet pour écrire sur un pêcheur breton et ou une agricultrice normande en proie à ses doutes et ses amours torturés. J’attends de lire une littérature française aussi viscérale que celle de Jim Harrison.

François Busnel a écrit la préface de mon édition de Nord-Michigan, dont le titre original est Farmer: “Farmer est le modèle même de ce que l’on appelle un “livre pour écrivains. J’ai toujours été frappé par le fait que tant de romanciers américains vouent un véritable culte à ce livre en particulier: James Salter, Peter Matthiessen, Louise Erdrich, Dan O’Brien, Jim Fergus, Jay McInerney, Colum McCann, Richard Ford évoquant Farmer comme le point d’orgue de l’oeuvre de Jim Harrison.” C’est dire la force de livre.

Nord-Michigan est le récit d’un homme arrivé au milieu de sa vie et qui doute. Les parents de Joseph sont morts, il est plus ou moins éjecté de son poste d’enseignant, il entretient une relation avec la veuve d’un ami et couche avec une élève de dix-sept ans. Joseph cogite, fantasme, chasse et surtout, Joseph veut voir l’océan. Pas étonnant que cela soit un roman d’écrivain. C’est un roman psychologique avant tout, sur un homme qui pense, qui vit, qui mange et qui boit. C’est donc un roman difficile à écrire, “un roman d’écrivain”.

Les mots de l’auteur valant mieux qu’un long discours de ma part, en voici donc un extrait:

“Joseph laissa le cheval brouter de l’herbe se souvenant du vers de Whitman qui disait que l’heure était “la belle chevelure intouchée des tombes”, un vers qui l’avait toujours troublé. Un jour, en classe, un élève, plutôt simplet par ailleurs, suggéra que cela pouvait signifier que la terre était si vieille qu’il y avait des gens enterrés presque partout. C’était bien possible. Mais en baissant les yeux sur le museau du cheval, il lui était difficile d’imaginer qu’il y avait des os qui reposaient là, au plus profond. Il leva les yeux vers les nuages et se sentit mal à l’aise dans le calme de la clairière. J’ai laissé tant d’années s’envoler en fumée ou en rêves qui n’avaient même l’ombre d’une réalité, comme ceux de la nuit dernière. Comment pourrais-je agir autrement si je ne sais même pas où sont mes erreurs? Bien sûr que non, bougre d’idiot, il n’y aura pas de message du genre de la publicité aérienne que tu as vue à la foire pour telle ou telle marque de bière. Le cheval fit un écart en voyant un serpent qui se faufilait dans l’herbe et Joseph le calmât en lui parlant:

“Ce n’est rien qu’un serpent dans une tombe indienne.”Le cheval ne fut guère rassuré.

Vous l’avez ressenti? Cette poésie au milieu de la rigueur de la vie ordinaire. Si oui, ce n’est que le début d’un amour inconditionnel pour une littérature vraie, poétique et modeste.

L’âme des horloges, David Mitchell

Une fois encore, il m’est très difficile de décrire l’oeuvre de David Mitchell. Même si ce livre ne déroge pas à la règle de l’excellence, il est très compliqué d’en résumer l’essence afin d’en donner un avant-goût au lecteur.

Que dire alors? Qu’il s’agit du récit d’une guerre entre Anachorètes et Horlogers? Trop abstrait. Que chaque chapitre croque quelques années de personnages forts, aux dons parfois mystérieuses, qui vivent la maternité, la fugue , la maladie, les premières déceptions amoureuses? Trop simple. Que David Mitchell croque la société britannique des années 1984 à 2043? Ses déviances, ses limites? Trop caricatural. Que le livre laisse entrevoir une fin de l’Humanité très (trop?) réaliste sur un fond de traité sur l’Immortalité? Trop sience-fiction.

Disons plutôt que L’âme des horloges est un medley.

Laissons les mots de l’auteur parler pour nous:

“Et sinon, qu’est-ce qui a changé depuis 1984?

— On arrive au bout des réserves de pétrole, dis-je, en prenant le pouls de Holly et en regardant la trotteuse de l’horloge. La population terrestre est de huit milliards, les extinctions d’espèces de la faune et de la flore sont monnaie courante, le changement climatique met un terme prématuré à l’Holocène. L’apartheid, les Castro de Cuba, la vie privée: enterrée. L’URSS a été liquidée, le bloc de l’Est a explosé, l’Allemagne est réunifiée, l’Union européenne est devenue fédérale. La Chine n’est plus qu’une immense centrale électrique -mais il faut voir leur atmosphère: c’est l’effluente gazeuse d’une usine- , et la Corée du Nord reste un Goulag dont le dirigeant est un cannibale à la coiffure singulière. Les Kurdes ont un État à eux, les chiites et les sunnites s’affrontent dans tout le Moyen-Orient, les Tamouls du Sri Lanka se font massacrer, les Palestiniens tentent toujours de survivre en fouillant les décharges d’Israël. Les gens confient la gestion de leurs souvenirs à des centres de données et leurs connaissances de base à des tablettes. Le 11 septembre 2001, des pirates de l’air saoudiens ont envoyé s’écraser deux avions de ligne dans le Tours jumelles. En conséquence, l’Afghanistan et l’Irak ont été envahis et occupés pendant des années par des soldats américains pour la plupart, et britanniques pour le reste. Les inégalités sont incommensurables. Les vingt-sept personnes les plus riches du monde possèdent plus de richesses que les cinq milliards de gens les plus pauvres, et tout le monde trouve cela normal. Plus positif, il y a plus de puissance de calcul dans la tablette d’Arkady qu’il y en avait dans le monde quand tu l’as quitté, un président noir a occupé la Maison Blanche pendant deux mandats consécutifs et on peut désormais acheter des fraises à Noël.”

Alors, cher lecteur, tu as envie de lire L’âme des horloges maintenant?

Slade House de David Mitchell

J’ai découvert David Mitchell en 2007 lors de la sortie de sa Cartographie des nuages. J’avais dévoré ce mélange de fantastique, dystopie, enquête policière, science-fiction et roman futuriste. Un véritable OVNI m’était tombé dans les mains. J’ai donc lu ses Écrits fantômes et toutes les parutions qui ont suivies. Quand je referme ses livres, j’ai l’impression d’avoir touché ou du moins effleuré quelque chose qui se rapproche du génie. Il y a une maîtrise et un approfondissement de ses sujets et personnages qui manquent parfois terriblement dans les livres. Du coup, quand on finit un de ses romans, nous ne sommes pas déçus d’avoir fini un livre incomplet mais seulement de terminer quelque chose qui rime avec perfection.

Et évidemment, Slade House ne déroge pas à la règle.

Dans son dernier roman Mitchell aborde un pan de ce qu’il avait déjà un peu dépeint dans L’âme des horloges (que je suis en train de terminer). L’âme et l’immortalité. C’est beau, mystérieux et terrifiant.

Extrait.

“Norah marmonne:”Prête, je le suis toujours.” Et les jumeaux se mettent à tracer des symboles dans le vide. Ils récitent quelque chose aussi, une incantation dans une langue que je ne connais pas, et alors quelque chose apparaît au dessus de la flamme de la bougie, à hauteur de tête: on croirait voir flotter une tuméfaction, une masse dont le centre rougeoie et palpite, une sorte de coeur aussi gros que le cerveau. Des vers, des racines ou des veines en jaillissent comme des serpents. Certains vont en direction des jumeaux, d’autres dans la mienne, et j’ai beau chercher à reculer la tête, à les repousser de la main, à hurler, fermer les yeux, ces petits doigts minuscules et effilés pénètrent par ma bouche, mes oreilles, mes narines, et se mettent à me triturer de m’intérieur. La douleur me transperce le front, et à cet endroit dans mon reflet dans mon reflet sur le miroir, je vois une tache noire… Ce n’est pas du sang. Plusieurs secondes passent. Quelque chose s’écoule et flotte dans le vide, un truc de la taille et de la forme d’une balle de golf, là devant les yeux. C’est presque transparent, comme du gel ou du blanc d’oeuf, et il y a dedans des paillettes, des galaxies, des…

Bon Dieu, c’est magnifique.

C’est fou comme ça brille.

Ce truc est vivant, c’est à moi…”

Avec Slade House, David Mitchell a su me happer, me stresser, me terrifier, me perdre, me faire espérer. Je suis passée par toutes les émotions des personnages. L’admiration et l’ahurissement à la vue de la maison magnifique, de la grande demeure bourgeoise au jardin anglais, ses pièces labyrinthiques, son grenier affreux et mystérieux. Ses jumeaux Jonah et Norah m’ont intriguée, fait trembler et révulser par leurs destins et leur quêtes. Et j’ai fini par avoir pitié par ces pauvres hères qui se sont font happer années après années par la maison et ses funestes occupants.

Les illusions créées à chaque fois par les jumeaux arrivent à tromper le lecteur et cette mise en abyme est tout simplement délicieuse. Arriver à nous tromper comme les personnages, c’est quand même un coup de génie. Souvent, on a un peu de hauteur en tant que lecteur, voir de la condescendance quand on voit les personnages tomber dans le panneau, mais là bon sang, même LE LECTEUR se fait avoir. Ce n’est pas pour rien que le New Yorker a écrit ces mots sur l’auteur: “C’est l’un des seuls écrivains dont le don pour l’artifice est proprement surnaturel.”

Oui, je suis d’accord il s’agit bien d’un don.

Sur ces derniers mots, je vous laisse, je dois aller terminer L’âme des horloges.

La note américaine de David Grann

“Les Osages savaient qu’il y avait du pétrole sous la réserve. Dix ans plus tôt, un Indien avait montré à John Florer, propriétaire du comptoir de Gray Horse, le reflet d’un arc-en-ciel à la surface d’un ruisseau. L’Indien y avait laisser traîner sa couverture et avait essoré le liquide dans une gourde à laquelle Florer trouvait une odeur similaire à la graisse qu’il vendait dans son magasin, et il s’était précipité pour montrer cet échantillon à des gens qui confirmèrent son intuition: c’était bien du pétrole.”

Quand sur la première page du livre, on lit la biographie de David Grann, on ne peut pas s’empêcher d’être admiratif après avoir parcouru la dernière ligne:”Il sera adapté à l’écran par Martin Scorsese”. Bon, soit. On a pas encore lu le bouquin, mais bon sang Scorsese, ça en jette. Puis, au fur et à mesure qu’on parcourt cette géniale enquête, l’adaptation par le réalisateur des Infiltrés et des Affranchis paraît évidente. Qui d’autre pourrait mettre en scène cette histoire d’Indiens richissimes vivant sur une réserve de pétrole et se faisant assassiner par des blancs racistes, vénaux et jaloux de leurs réussites? Qui pourrait filmer l’ascension de Hoover, du FBI et Tom White, l’enquêteur obstiné et silencieux? Je l’imagine déjà suivre le manipulable Ernest Burkhart et le froid et calculateur William Hale. Je devine déjà la distribution et la bande originale.

Je vois les plans froids et crus des scènes de meurtres. Le cadavre recroquevillé d’Anna Brown dans sa voiture, le sang séché et la rigidité cadavérique. L’approche concise et organisée de la création et de la consolidation de FBI, Hoover froid et méthodique, l’Oklahoma sec et brut, les Amérindiens comme peut-être on les a pas encore filmés. William Hale faussement courtois et Ernest Burkhart qui trombe la tribu et sa famille. L’explosion qui emporte la maison et la famille Smith sera spectaculaire et sûrement un point d’orgue du film. Le paroxysme de la cruauté contre les Osages. Spectaculaire, cinématographique, surréaliste, mais hélas, réelle.

Une lumière est enfin faite sur ces meurtres dont on ne sait pas encore tout. Car La Note Américaine révèle un autre pan du génocide amérindien. Là où il y aurait pu avoir l’égalité et la tolérance, il y a encore eu l’écrasement, la cupidité, l’envie, la xénophobie face à l’indifférence de la société, voire du monde. Car l’or noir n’est pas seulement l’affaire des Américains mais celle des pays industrialisés du début du XXème siècle.

Encore une fois le sang fut versé, l’Amérique a encore une note à payer.

Les mots de Mary Jo Webb sont les mieux placés pour conclure la magnifique recherche de Grann et son livre fascinant.

“Mary Jo Webb me raccompagna jusqu’à la porte. La nuit tombait. La ville, les rues et la Praire au-delà étaient désertes. “Cette terre est gorgée de sang”, commenta Mary Jo. Elle se tut un instant et nous entendîmes les feuilles des chênes bruisse dans le vent. Puis elle me rappela ce que dieu avait dit à Caïn après le meurtre d’Abel: “La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi.”

Le petit Paradis de Joyce Carol Oates

Imaginez une société clivée, hiérarchisée, mais dans laquelle – étrange paradigme- il est très mal vu d’exceller ou de se faire remarquer par son intelligence. Oui, dans les États d’Amérique du Nord (EAN), quand on est au lycée, mieux vaut ne pas être le premier de la classe. Trop de zèle pourrait être le signe de velléités terroristes ou révolutionnaires visant à abattre l’État totalitaire. Un État totalitaire qui tient grâce à la surveillance perpétuelle de ses sujets, par le biais des nouvelles technologies et surtout, fait notable et efficace depuis des millénaires, par la délation. Un État totalitaire qui a vu le jour après le 11 septembre 2001 et le chaos qui s’en est suivi.

Adriane Strohl est la malheureuse victime de cette ultra-surveillance. Nommée major de promotion – beaucoup trop intelligente et curieuse depuis toujours, venant d’un foyer surveillé et qui compte plusieurs anciens dissidents, la jeune fille se fait remarquer une dernière fois par son discours de fin d’année. Elle y pose douze questions dont:

Qu’y avait-il avant le commencement des temps?”

Qu’y avait-il avant les Grandes Attaques Terroristes du 11/09?”

La malheureuse sera condamnée à l’exil temporel. Ariane se réveillera en 1959, dans la zone 9 alias Wainscotia, université du Wisconsin.

“C’était l’épicentre de la Zone 9 Réglementée. Le lieu où j’étais emprisonnée. Et pourtant je m’y sentais en sécurité.

Je pénétrais dans le cottage par une porte latérale. Montais par l’escalier de derrière en espérant ne pas me faire repérer par l’une des silhouettes-de-filles, et évitais l’appartement de la conseillère de la résidence au rez-de-chaussée, dont la porte est toujours grande ouverte comme pour dire Bienvenue! mais dont je craignais que ce ne soit un truc d’informateur.”

“Durant ces premiers jours en Zone 9, je ne pensais pas à ces autres personnes qui pourraient se trouver en Exil ici- car il y en avait sûrement d’autres comme moi. Pareille à quelqu’un qui est enfermé dans une petite cage sans avoir conscience d’autres individus potentiellement piégés comme lui et qui, dans son désespoir, n’a pas de sympathie à gaspiller pour eux, j’étais juste capable d’envisager ma propre situation.”

Savoureux ouvrage aux relents de Servante écarlate de Margaret Atwood et de 22/11/63 de Stephen King, Le petit Paradis est une véritable interrogation sur la société et la politique d’aujourd’hui.

Elle nous décrit les dérives d’une société totalitaire qui n’a su répondre au terrorisme que par la guerre, la surveillance des individus et la dictature. Chacun est envisagé comme un éventuel terroriste pouvant dévier des opinions de l’État et faire tout basculer.

Atwood pointe du doigt aussi les nouvelles technologies qui permettent de surveiller jusqu’aux pensées des individus mais aussi de les punir d’une nouvelle manière. Cet État imaginaire est capable d’exiler un individu dans le temps, de retransmettre en direct une exécution, d’envoyer un drone qui vous pulvérisera sitôt la faute commise.

Et pose une dernière question cruciale, jusqu’où irons-nous?

Et devant moi, le monde de Joyce Maynard

Je n’avais pas aimé Une adolescence américaine. Malgré une plume assurée pour un si jeune âge, j’avais eu l’impression que Joyce Maynard était un peu à côté de la plaque. Qu’elle vivait sa jeunesse de l’extérieur, un peu absente du monde, observatrice savante de ses semblables. Il y avait quelque chose qui me turlupinait. Et pour cause. Maynard ne nous disait pas tout.

À l’époque du célèbre article paru dans le New York Times en 1972, la jeune écrivain reçoit des milliers de lettres. L’une d’elle l’interpelle. Elle est signée J.D. Salinger.

“Je fais partie des très rares personnes vivant sur le campus de Yale (…) à ne pas avoir lu L’Attrape-coeurs. Pas plus que les Nouvelles. À la vérité, je n’ai rien lu de Salinger (…)

Néanmoins son nom m’impressionne. Qu’un homme célèbre me fasse part de son approbation me transporte de joie. Moins en raison d’une quelconque ambition de devenir écrivain que de mon envie de plaire.”

Joyce va répondre à la première lettre de l’écrivain. Sa deuxième ne mettra pas une semaine à parvenir à la jeune fille. D’autres arriveront, encore et encore. Commencera alors une correspondance entre l’homme de lettres et la jeune fille en fleurs.

Très vite, les lettres ne suffisent plus. L’homme et la jeune fille se téléphonent. La rencontre est inévitable. Ils se voient d’abord un week-end, puis d’autres fois, plus longues encore. Et enfin, Joyce plaque tout pour s’installer à Cornish, New Hampshire. Elle a dix-neuf ans. Jerry Salinger en a trente cinq de plus.

Ce qui sidère très vite, c’est l’absence de réaction des adultes autour d’elle. Personne n’envisage le fait que l’intérêt d’un homme pour une fille si jeune ne puisse pas être anodin. Ensuite, Joyce abandonne ses prestigieuses études à Yale. Certes pour écrire un livre déjà commandé par une maison d’édition; mais elle plaque tout pour un homme qu’elle connaît à peine. Aucune réaction de ses parents.

De ces mois passés ensemble, tout sera passé sous silence dans Une adolescence Américaine. C’est ce silence dont elle fait Et devant moi, le monde. Ou du moins, ce qu’il y en-dessous.

La vie à Cornish n’a rien d’idyllique. Peut-être est ce pour ça que la jeune femme le tait dans son roman d’adolescence. Salinger vit en reclus, ses enfants lui rendent parfois visite. S’il est charmant avec d’éventuels visiteurs, il a un ascendant sur Maynard qui confine à la perversité et lui donne un côté gourou érudit. Il la coupe du monde, du succès, de la médecine moderne (il ne jure que par l’homéopathie et soigne son entourage avec des breuvages qu’il prépare après un long diagnostic fait de questions absurdes), des choses qu’IL juge inutiles. Lui seul a la bonne vision du monde. Son microscope est réduit à cet homme -autrefois- de talent. Il y a quelque chose de pourri au New-Hampshire.

Puis du jour au lendemain, le vieux faune la congédie. Sans explications.

Comment vivre après une telle expérience? Comment créer et écrire alors qu’un homme vous a en l’espace de quelques mois portée aux nues, puis rabaissée à moins que rien? Et comment se lier avec d’autres hommes après ça? Devenir mère? Femme?

L’auteure a du vivre longtemps avec cette Histoire. Le vieil écrivain lui avait bien sûr interdit de parler de leur liaison, mais au bout de vingt-cinq années, Joyce Maynard s’est livrée dans ce magnifique roman. Un roman de reconstruction, d’enquête, mais pas de vengeance. Seulement des questions. L’auteure interroge son entourage avec son histoire. Sa famille. Ses enfants. Et les autres filles de Salinger. Car il y en a eu d’autres, des Joyce Maynard venant vivre avec Salinger. Des voisines, des filles rencontrées ça et là. Des filles qui ont elles aussi reçu des lettres. Et nous aussi, on se questionne. Quand on lit le livre, on ne peut pas s’empêcher de penser, à propos du livre”L’a-t-il lu le vieux Salinger? “

“Il est apparu que, pour beaucoup de ceux qui m’ont critiquée, le seul événement de ma vie avait été de coucher avec un grand homme. Ce qui était démoralisant, pas seulement sur un plan personnel, mais à cause de ce qui semblait être pour ces gens la perception des femmes, à travers leur portrait de moi et de mon histoire. J’espère qu’une intellectuelle féminine étudiera un jour pourquoi, lorsqu’une femme raconte son histoire, elle si fréquemment tournée en ridicule et jugée comme égocentrique et fondamentalement dénuée d’importance (…)L’hostilité envers les femmes qui demeure enracinée dans notre culture se mesure à la manière dont une femme écrivain racontant les luttes qui se trouvent au coeur de la vie des femmes se voit si souvent reprocher de donner dans l’affectif, la complaisance et le trivial. Il n’est pas nécessaire d’aller chercher très loin des exemples d’hommes écrivains qui se sont exprimés librement sur leur expérience personnelle sans renoncer en rien à l’égocentrisme, et dont on salue le courage et la sincérité fulgurante.”

Alors, l’a-t-il lu le vieux Salinger?

Des jours sans fin de Sebastian Barry

Jusqu’il n’y a pas très longtemps, les images de la Guerre de Sécession que j’avais venaient de Retour à Cold Mountain (film et livre) et quelques scènes édulcorées d’Autant en Emporte le Vent. Puis, un jour, mon père m’a parlé d’une exposition de photos de la guerre de Sécession qui l’avait beaucoup marqué. Je l’avais interrogé: “De la Guerre de Sécession, tu es sûr? Ça existait déjà les photos à cette époque?” Une fois dans ma chambre, j’avais tapé “Photos guerre de sécession” sur Google et avait su, que oui, les photos existaient à cette époque. J’avais contemplé longtemps ces visages figés pour l’éternité dans des sourires de circonstances, Abraham Lincoln immense parcourant des troupes et celle plus célèbres des corps dont la rigidité cadavérique apparaissait, évidente.

Pour faire simple la guerre de Sécession a duré de 1861 à1865 et opposait les États-Unis, l’Union, qui prônaient l’abolition de l’esclavage et la Confédération formée d’onze états du Sud, évidemment esclavagistes. Abraham Lincoln était à la tête de l’Union.

Guerre de tranchées, de positions, de boue et de massacres, ce conflit nous a laissé une image sanglante que Sebastian Barry conforte:

“Il y a plus de blessures par balles qu’on aurait pu le croire, et alors que j’ai pas eu l’impression d’entendre des tirs d’obus pendant la charge, beaucoup ont un bras qui manque, ou des membres qui pendouillent. Des infirmiers allument de grosses lampes à huile et la scie entre en action. Il y a aucun hôpital aux environs, donc c’est maintenant ou jamais. On enveloppe avec soin tout ce qui peut être bandé. Au bout de la table du chirurgien, la pile de bras et de jambes grandit. On dirait les offrandes d’un abominable boucher. On a préparé des feux, on applique le fer sur les blessures en tenant fort les hommes qui hurlent. Au fond de notre coeur, on sait qu’ils ne survivront pas. Que la pourriture va s’installer en eux, et que même si on réussit à les renvoyer dans le Nord, ils verront pas le prochain Noël. D’abord ce sera de vilaines taches noires, puis la sentence finale. On a vu ça mille fois.”

J’ai commencé par parler de la Guerre de Sécession pour aborder le magnifique livre de Sébastien Barry, mais j’aurais pu aussi bien parler de la frontière, des luttes contre les Indiens, des forts, de la cavalerie, et du Genre surtout du Genre.

Parce que même si Thomas Mc Nulty est un soldat avant tout, il aime porter des étoffes féminines, être rasé de près et vu comme la femme de John Cole et pas que pour les spectacles de cabaret et se cacher de ses supérieurs. Il le dit lui même: “Je me couche avec l’âme d’une femme, je me réveille pareil.”D’ailleurs lui et Cole forment un couple soudé. Ils sont soldats tous les deux, se battent ensemble, vivent ensemble et adoptent même une jeune squaw, Wiwona. C’est un couple absolument moderne. Ils ne doutent pas de leur amour, de leur normalité, même s’ils restent pudiques devant la plupart des autres. Un cercle fermé de fidèles accepte Thomas comme il est, ne bronchant pas lorsqu’il adopte définitivement la robe et les bas.

C’est le spectacle de ces Braves, ces combattants indiens, qui vivent comme des femmes et qui sont tolérés par la tribu qui conforte Mc Nulty dans son choix de vie. Car, comme lui, lorsqu’il faut combattre, ces Braves enfilent leurs vêtements de guerrier et partent à l’assaut. Il le dit d’ailleurs: “Je finis par croire que ces Indiens vêtus de robes m’ont montré la voie.”

Je pourrais encore beaucoup écrire sur ce très beau livre, mais j’aurais peur d’en dénaturer la langue brute, frontale, la pudeur mais aussi la modernité de cet ouvrage qui choisit des personnages principaux différents des autres, mais encore plus attachants.

Lisez le, et vivez avec Thomas et John, et vous verrez, vous vivrez l’Amérique autrement.

Mon désir le plus ardent de Pete Fromm

S’aimer à la vie à la mort vous connaissez? Ou jusqu’à ce que la mort vous sépare selon l’obédience ou les mots choisis? Et bien, c’est le credo de Maddy et Dalton. Ou leur désir le plus ardent.

Parce que ce couple fusionnel ne va pas vivre la vie qu’il avait imaginé. D’abord à cause d’enfants qui tardent à naître. Puis à cause de la sclérose en plaques de Maddy. Qui la ronge peu à peu, consolidant leur couple, non sans faire des dégâts physiques et psychologiques sur nos deux protagonistes.

Pete Fromm interroge ici sur la force de l’amour et de ce qu’on fait pour l’autre. Peut-t-on tout quitter pour celle que l’on aime? Ses rivière chéries? Sa carrière? Ses envies de voyage? Quel est le sens de ce sacrifice? Le fait-on pour soi? Pour l’autre?

Mon désir le plus ardent est une magnifique histoire d’amour. Mais une histoire terrible. Car Maddy et Dalt souffrent. Dalt souffre de voir sa femme se diminuer à petit feu et Maddy souffre de voir Dalt souffrir et se renfermer sur lui même.

L’auteur décrit avec précision la longue déchéance du corps de Maddy, qui est aussi la narratrice. Nous vivons avec elle ses premiers vertiges, spasmes, faiblesses. Sa perte de désir. Désir de s’alimenter, de faire l’amour, de marcher tout simplement. Jamais le désir d’aimer.

C’est encore un sans- faute pour Pete Fromm. Notre gars sait parler de la Nature avec brio (Indian Creek), de l’adolescence (Lucy in the Sky) et ici, de l’amour face à la maladie. Y-a-t-il un sujet que notre homme ne maîtrise pas? Il me reste encore de nombreuses lectures pour le découvrir.

Extrait.

“Je regarde l’eau qui bouillonne, le segment rectiligne qui vire à droite, le banc de gravier qui obstrue un étroit chenal latéral à l’intérieur du coude.

— Si seulement il y avait un seuil dans le coin, dis-je.

Je jette un coup d’oeil à Dalton, dont les lèvres tremblent tant il se retient de sourire.

— S’il y en avait un, je te prendrais dans mes bras pour le franchir.

— Vraiment?

Je repense à nos voeux, à la manière dont j’ai laissé Dalton décider de chaque phrase. Au lieu de promettre de s’aimer toute notre vie, un serment ridicule selon Dalton, considérant ce qui risquait de nous arriver, tous les imprévus qui nous attendaient, nous avons déclarer à notre pseudo-prêtresse: “C’est mon désir le plus ardent”.”

Une adolescence américaine de Joyce Maynard

“Quand je pense à 1966, je vois des motifs de cachemire, du rose, de l’orange, du violet agressif, du noir et du blanc qui vibrent jusqu’à donner la migraine. Nous étions trop jeunes pour les drogues (qui n’étaient pas encore arrivées au lycée), mais nous n’en avions pas besoin. Notre monde même était psychédélique, nos vêtements, notre maquillage, nos bijoux et nos coiffures nous faisaient planer. C’était l’année du gimmick, l’important consistait à se faire remarquer, c’est-à-dire d’être débridée et brillante, d’avoir la jupe la plus courte, les lèvres Yardley Slicker les plus blanches et des boucles d’oreilles bringuebalantes. (Nous nous étions toutes percées les oreilles cette année là. On repère très vite les adolescentes de 1966-elles ont les oreilles percées de façon approximative.)Le magazine Seventeen regorgeait de jupes en vinyle, de robes en papier, op and op, de coupes de cheveux à la Vidal Sassoon, de coiffures à la Patty Duke et de peintures sur le corps.”

Est-ce parce que je ne suis pas une adolescente américaine des années soixante-dix que j’ai trouvé ce premier ouvrage de Joyce Maynard ennuyeux? Pourtant, j’aurais pu me sentir l’âme d’une sociologue, d’une anthropologue, que dis-je ?D’une historienne ou d’une archéologue en lisant cet ouvrage écrit il y a quarante sept-ans. Découvrir ce que pensait une jeune fille en 1972, ce qu’elle écoutait, lisait, regardait mangeait, ce qu’elle faisait de son corps, ce qu’elle étudiait aurait pu être passionnant. Mais non. Est-ce que parce que Joyce Maynard était une ado plan plan? Vierge? Parce qu’elle ne se droguait pas et était un brin solitaire? Ou parce qu’elle se décrivait et se pensait de cette manière?

Non plus. Car je ne pense pas que Joyce Maynard était une jeune fille inintéressante et ennuyeuse. Ce livre est le prolongement de l’article que la courageuse jeune fille avait écrit pour le New-YorkTimes suite à leur réponse à sa lettre dans laquelle elle suggérait (une sacrée culottée non?) au directeur de lui commander un article. Le rédacteur en chef lui avait répondu et commandé un article: “Nous aimerions que vous écriviez sur ce qu’a représenté pour vous le fait de grandir dans les années soixante(…) Racontez comment l’époque durant laquelle vous êtes devenue une adolescente a formé vos idées du monde qui vous entoure. Écrivez sur votre génération et sur la façon dont vous voyez l’avenir”.

Imaginez ça, l’espace d’un instant, une telle demande, à à peine dix-huit ans. Un grand journal, new-yorkais, à la renommée mondiale qui vous demande une telle chose et à un âge si jeune! Joyce s’exécute, est publiée, devient célèbre du jour au lendemain. Lettres de fans, d’écrivains, propositions de castings, de publications. Une telle nana ne peut-être qu’extraordinaire non? Une sacrée culottée, qui a toujours su ce qu’elle voulait faire. Écrire. Pas pour être une célébrité, ni devenir riche. Non, juste pour écrire.

Pourtant, tout en sachant tout ça, je n’ai pas aimé Une adolescence américaine.

Pourquoi? Parce que Joyce ne nous dit sûrement pas tout de sa vie. Ses études qu’elle a plaquées pour un écrivain, plus âgé qu’elle, déjà reclus mais si célèbre. Salinger. Ça doit bien vous dire quelque chose non? L’ Attrape- coeur, le livre qui a fait vibrer des générations de jeunes lecteurs et sa célèbre question: “Vous savez pas par hasard où vont les canards, quand le lac est complètement gelé? Vous savez pas?”.

Ça devait pourtant être un chamboulement pour elle ça non? Tout plaquer pour un homme, un écrivain comme elle, une personnalité affirmée, détonnante, un intellectuel. Pourtant Maynard ne nous dit rien de son aventure, muette, muselée par une clause de confidentialité pendant vingt-cinq ans.

Qu’elle brisera pour nous écrire Et devant moi le monde. Et peut-être enfin s’y dévoiler réellement?