Le sport des rois de C.E. Morgan

Il y a quelque chose de pourri au Kentucky, cet État sudiste sentant encore la ségrégation à plein nez et les honteux secrets de famille.

Henry Forge, vénérable propriétaire terrien a réussi en s’émancipant de l’idéal de son père, John Henry, vieux tyran rigide qui régnait sur des terres ancestrales gorgées de maïs et de rancoeur. Le vieux gérait une maisonnée vieillissante bâtie sur les cadavres des esclaves, épouses et enfants des Forge précédents. Éperdu d’amour et d’admiration pour les chevaux depuis son plus jeune âge, Henry veut se tracer une destinée encore plus brillante que celle ses ancêtres et décide d’élever des chevaux. Il choisit naturellement les purs sangs et les courses hippiques, rien de moins. Il veut créer un cheval à la hauteur du prestige et de la richesse de sa famille. Un cheval qui lui apportera encore plus d’argent et de pouvoir. Forge se lance, années après années, dans la quête désespérée de l’équidé parfait. En décortiquant les idées de Darwin et de généticiens, il cherche sans cesse à produire le plus beau et puissant des spécimens, par des accouplements recherchés, savamment pensés, manipulant la génétique et les lois de la science pour assoir la réputation de sa famille.

Forge a une fille Henrietta, qui le seconde. Une Forge issue de la volonté malsaine de son père à donner lui-même naissance à une lignée parfaite, instruite et au physique avantageux, une lignée d’aristocrates au sang pur, comme les chevaux du domaine. Henrietta est forte, forte de son pouvoir, de sa richesse et de son intelligence. De sa capacité à séduire un homme chaque soir à celle d’aimer un nouveau venu dans l’empire familial.

Un empire si solide en apparence s’ébranle comme un château de cartes, à cause à l’arrivée d’Allmon Shaughnessy.

Allmon Shaughnessy. Sa mère était Noire, son père est Blanc. Il l’est ou l’était, on en sait trop rien, celui-ci a disparu de la vie du jeune homme lorsqu’il était enfant. Allmon est noir pour la plupart des gens et ce n’est pas rien de l’être dans l’empire des Blancs. Allmon c’est la volonté de réussir avec un passé qu’il traîne à ses pieds comme un Sisyphe faisant éternellement rouler son rocher. Dans le grand rêve de l’Amérique, il apprend depuis toujours qu’il ne sera pas un putain de gagnant, ça non. Les voix de ses ancêtres et de sa famille, l’accompagnent, l’exhortent, le hantent, ces voix se mêlant dans une litanie, un choeur grec le poussant à prendre sans cesse les mauvaises décisions. Il y a la voix de Scipio l’esclave, nom que l’on retrouve dans les vieux registres de la famille Forge, Scipion l’africain du Kentucky, qui a vécu son odyssée, suivi son chemin de fer souterrain tracé seul à la force de sa volonté. Celle de son grand père, le Révérend régnant dans les bas quartiers de Cincinatti, idole religieuse pourrissante dans la cave humide son église bientôt partie en flammes. Et Marie, sa mère, sa maman, idéalisée, brisée par Mike Shaughnessy, le bel irlandais qui ne peut pas s’empêcher de séduire et d’engrosser les femmes. Le lupus et un coeur brisé tuent la mère adorée d’Allmon, sa mort traçant le triste chemin de notre personnage.

Mais le personnage central de l’histoire n’est pas forcément la famille Forge ou Allmon Shaughnessy. C’est le cheval. Morgan maîtrise son sujet, les nuances des robes des chevaux, leurs muscles, leurs races. Le nom des vainqueurs des grandes courses américaines et les faiblesses de leur anatomie. On voit littéralement le sang jaillir des naseaux des chevaux de course épuisés par ces secondes d’efforts intenses. On imagine le son des sabots qui foulent l’herbe des champs hippiques, le souffle chaud des bêtes et la chaleur de leur fièvre après la blessure. Ces connaissances permettent à l’auteure de nous peindre le cheval idéal, issu des manipulations et des croisements savamment organisés par Forge, tel un docteur Frankenstein créant à distance le monstre parfait, générations après générations, accouplements après accouplements. Il y a eu Secretariat et il y a désormais Hellsmouth. La jeune pouliche est la triste métaphore de la chute de la famille. Animal parfait, rapide et destiné aux derbys et à gagner le grand chelem l’animal magnifiquement décrit se brise les rêves de tous les personnages humains du livre.

Le sport des rois tape là où ça fait mal. Morgan insiste sur les vieilles hontes de l’Amérique, sur ces familles hantées par leurs ancêtres esclaves et sur ces propriétaires terriens qui n’auraient pu rien bâtir sans ces derniers. D’ailleurs les courses hippiques n’étaient-elles pas l’apanage des Noirs avant que les Blancs s’en emparent, l’érigent au rang de Sport des Rois et en fassent le summum des événements de la haute société?

Le roman est une véritable rengaine, entrecoupée par des voix d’outre tombe qui chantent la grandeur et la décadence des Forge. Un roman qui se termine dans les flammes de cet enfer qu’est l’Amérique.

Extrait.

“Reuben avait suffisamment patienté. Il envoya sa cravache sur la croupe comme une décharge électrique et, en un battement de cils vers l’arrière, entrevit la croupe comme une décharge électrique et, en un battement de cils vers l’arrière, entrevit la croupe de sa pouliche, les muscles qui se contractaient sous la peau, et Hellsmouth qui jaillissait de son rang avec une puissance infernale, au point que sa première foulée déchaînée fit passer les trois derniers quarts de mile pour une vaste plaisanterie. Tandis qu’elle se propulsait en avant, elle perça le long de la lice et asséna au passage un coup à faire claquer les dents de Play Some Music. Pendant que Racz cravachait et corrigeait la trajectoire de sa jument baie, Hellsmouth fonçait à la corde avec une foulée si longue, si sûre, si éblouissante, que la tribune toute entière se leva comme un seul homme, soulevée par un élan qui semblait monter du centre de la terre. Lorsque Hellsmouth, complètement allongée, ses membres défiant la nature même, franchit le fil, les fermiers entendirent le cri à cinq kilomètres à la ronde. Play Some Music la suivait à deux bonnes longueurs, la foule criait à rendre sourds hommes et animaux et Mack se tenait le crâne des deux mains le long d cela piste.”Putain de course historique! hurlait-il. Je suis trop vieux pour ça!”

Lire et entendre

Il y a peu, sur Brut, j’ai vu une vidéo de Clémentine Beauvais au cours de laquelle elle racontait la gêne de certains élèves croisés lors de rencontres littéraires qui lui avouaient qu’ils n’avaient pas lu son livre mais qu’ils l’avaient ÉCOUTÉ. Et l’autrice de s’écrier que lire OU écouter un album, c’était la même chose! Que c’était inutile de se passer la rate au court bouillon, les mots arrivaient de la même manière dans la caboche du lecteur, un point c’est tout. Je brode un peu, mais en gros, l’idée, c’était ça.

Et ben moi, j’adhère totalement au point de vue de Clémentine (que de plus, j’admire secrètement, c’est peut-être un peu pour ça…).

Le livre audio a toujours eu une grande importance chez les miens. Ma grand-mère maternelle était institutrice et grande lectrice, ce qui forme le combo parfait pour mes premiers souvenirs d’apprentie lectrice, grande romantique que je suis. Aussi loin que je me souvienne, je me rappelle avoir lu chez ma grand-mère. L’hiver, enfermée dans son salon envahi par les livres et les pelotes de laine, recroquevillée dans le vieux sofa près du feu ronronnant dans la cheminée à l’âtre. L’été, dans le jardin, au milieu du petit verger, enfoncée dans une chilienne au tissus rayé décoloré par le soleil. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Ma grand – mère avait déniché je ne sais où une valisette emplie de cassettes audio. Celle-ci était accompagnée de livrets que l’on manipulait en écoutant les histoires et un petit carillon nous incitant à tourner la page pour passer à la suite. Que j’ai pu écouter ces histoires… Il y avait Les habits neufs de l’empereur et La poule aux oeufs d’or. Ils ont été écouté à gogo par mes cousins et moi et nous ont accompagné dans l’apprentissage de la lecture. Je me souviens qu’une fois lectrice, j’adorais encore les écouter, entendre le lecteur lire et imiter les voix des différents princes, princesses, empereurs ou animaux. Et ce petit carillon, je le reconnaîtrais entre mille. Il me renverrait aussitôt à l’époque de mes six ans, des livres aux pages au parfum de vieux papier, à ce vieux poste audio de ma grand-mère, ces cassettes rouges et or et ce petit chien au pelage odorant qui dormait à nos pieds.

Evidemment, avec ce petit laïus façon Proust, vous vous doutez bien que je vais vous faire l’éloge du livre audio. Vous avez évidemment raison. Le livre audio sous toutes ses formes fait l’unanimité chez nous: celui du plus petit, que l’on presse pour écouter des sons, des extraits de morceaux de musique classique, de jazz ou de rock ou encore les bruits de la ferme, des doudous ou de la ville. Et les livres audio de grands, avec ces disques que l’on introduit dans le poste de papa, l’ordinateur de maman ou le lecteur de la voiture. Ces disques qui racontent des contes de tous les pays ou des histoires bien connues de la littérature jeunesse. Il y en a gogo.

Le fameux Mozart, raconté par François Morel

Pléthore ont notre préférence. Mais ces derniers temps, il y a surtout Paco, petit chien créé par Magali Le Huche, qui voyage et nous fait découvrir la musique de la fanfare, celle de Mozart en passant Londres et ses accointances avec le rock’n’roll. Il y a évidemment les livres audio de Didier jeunesse, que si vous êtes des habitués des bibliothèques et librairies, vous connaissez sûrement très bien. Vous savez, ces couvertures gigantesques, magnifiquement illustrées qui laissent entrevoir un croissant argenté du disque collé à l’intérieur de la couverture. À la maison on a Mozart et Sati, racontés par l’excellent François Morel. Les enfants l’adorent et peuvent l’écouter plusieurs fois à la suite (et pourtant il est plutôt long). Ils en connaissent des répliques par coeur, énoncées par l’accent goguenard de Morel : ” Ton épée pour te battre avec des saucisses!” revient plusieurs fois par jour et est toujours suivie d’éclats de rires qui n’en finissent pas.

Mais notre déesse à tous, désolée M. Morel, c’est Élodie Fondacci. Comment ça, vous ne la connaissez pas? Elodie Fondacci, de Radio Classique et ses Histoires en musique! En podcast ou en livres (édités chez Gautier -Languereau), la douce et chaude voix de madame Fondacci nous fait passer les trajets en voiture les plus sereins qu’ils soient. Elle égaie aussi nos soirées en captivant les enfants, nous permettant de passer une heure peinards avant le marathon du coucher et du brossage de dents. Le Casse Noisette, le Lac des cygnes, le Carnaval des animaux, La belle au Bois Dormant, les histoires qu’elle conte sont nombreuses et les enfants adorent. Et nous aussi. On aime tellement que lorsqu’on lit de notre côté des albums à nos enfants, on essaie de lire comme Élodie, mais bizarrement, la magie fonctionne moins bien.

Cependant, la grande dame a vu sa cote baisser récemment car il y a une nouvelle conteuse arrivée dans la maison. C’est la Lunii ou la Fabrique à histoire, vous connaissez? C’est une sorte de petite radio interactive, sur laquelle il y a 48 petites histoires, que l’on créé au fur et à mesure du choix des enfants. Personnages: Gaston ou Suzanne? Lieu de l’action: château ou plage? Histoire de pirate ou de sirène? Dès le premier jour à la maison en compagnie de la Lunii, mon fils aîné a écouté des histoires pendant deux heures, sous sa cabane de couvertures et de chaises. Et Ô miracle, il n’ a pas demandé à regarder la télévision!

La Fabrique à Histoires, au milieu des kaplas

Et évidemment, lorsque on est parent, tata, tonton, nounou, mamie d’enfants non lecteur, rien ne vaut le moment où l’on lit des histoires à ses enfants. Bien nichés au creux de l’oreiller, au fond du canapé ou sur la pelouse du jardin, quel délice d’imiter la voix de Lou le loup, de râler comme Ron Wesaley, d’hurler comme Simon, de pleurer à l’école comme Léon et de prendre le ton du commentateur d’Arte ou de France Culture pour raconter la vie au Moyen-Âge.

Et en ces jours étranges et confinés, l’écoute de l’histoire est primordiale pour clore une journée d’activités! Même pour les plus grands!

Le chagrin des vivants d’Ann Hope

Combien de fantômes la Grande Guerre a-t-elle laissés sur terre?

Fantômes de ces jeunes hommes, abandonnés sur les champs de batailles, ensevelis sous la boue, pulvérisés par des obus, oubliés des heures et agonisants dans un no man’s land bruyant, putréfié et cauchemardesque. Morts condamnés à l’errance éternelle, dans les cauchemars de leurs mères, veuves et frères et soeurs.

Et ces vivants qui reviennent changés à jamais de cette boucherie. Hantés par leurs actes, leur lâcheté, leurs amis laissés en France. Tous victimes de stress post-traumatique à qui personne n’ose parler. Tous ces anciens combattants, qu’ils soient officiers, capitaines ou simples soldats, luttent contre les fantômes du passé, les visions cauchemardesques et cette peur de l’assaut qui revient dans leurs rêves chaque nuit.

La Guerre est une affaire d’hommes, nous l’avons bien compris. Mais Anne Hope s’émancipe du journal de guerre classique et nous livre une vision féminine de l’après-guerre par le biais de Celles qui sont restées et ont perdu. Une semaine de la vie de trois femmes en novembre 1920.

Evelyn, dont le fiancé n’est jamais revenu de France. Elle oeuvre auprès de ces anciens soldats que le Royaume Uni a abandonné, seulement deux années après la guerre. Son travail n’est pas accepté par sa famille, qui estime que ce n’est pas de son rang et qu’elle devrait laisser son ancien amour dans ses champs de bataille et aller de l’avant. Et se marier, surtout.

Ada, elle, a perdu son fils Michael. Elle ne sait rien des circonstances de sa mort, juste qu’il n’a pas survécu à ses blessures. Ada le voit partout ce fils aimé. Dans sa chambre d’enfant, dans la rue, dans ses rêves. Jusqu’au jour où un colporteur prononce mystérieusement son prénom,”Michael”, et fasse basculer Ada dans un désespoir encore plus profond.

Hettie a perdu son père de la grippe espagnole et son frère est mutique depuis son retour des tranchées. La jeune femme est danseuse de compagnie au Palais. Elle s’aventure dans un club de jazz et tombe sous le charme d’un homme différent des autres, qu’elle va chercher à retrouver et qui la perdra.

Entre chaque chapitre, le récit du retour du soldat inconnu à Londres, de la tranchée d’où il est déterré jusqu’ à son arrivée à Douvres. Son voyage en train jusqu’à Londres, où il fendra la foule. Chaque mère, fille, soeur, ancien soldat verra en lui le fils, le père, le frère, le compagnon d’armes tombé dans la Somme, dans l’Aisne, à Ypres ou Arras. Incarnation du deuil d’un pays, comme ces monuments aux morts jaillissant dans les villages anglais, le Soldat Inconnu aidera le Royaume-Uni à faire son deuil et honorer le soldat britannique, à défaut de lui payer les primes tant espérées.

Ces destins s’entrecroisent et forment le beau récit mélancolique qu’est Le chagrin des Vivants. Un Mrs Dalloway contemporain qui décrit une société britannique traumatisée par la guerre, à l’instar du reste de l’Europe. Un chagrin national dont on ne sait que faire à cette époque où l’on ne parle pas de ce que l’on ressent, où l’État n’ a pas encore les outils pour réparer ces blessures psychologiques invisibles qui gangrènent les familles endeuillées ou celles ont retrouvé des hommes sains de corps mais à l’esprit tourmenté par la violence des combats.

Un beau roman à lire sur la guerre, très édifiant, bien documenté et écrit avec une très forte délicatesse.

Extrait.

“Alors que le silence s’étire, quelque chose devient manifeste. Il n’est pas là. Son fils n’est pas à l’intérieur de cette boîte. Et pourtant elle n’est pas vide, elle est pleine d’un chagrin retentissant: le chagrin des vivants.

Un clairon retentit, la sonnerie aux morts, presque imperceptible de là où elles se trouvent. Comme la dernière note s’éteint, la foule expire. Pendant un long moment les gens restent sur place, comme réticents à bouger. Puis, d’abord très indistinctement, au loin, leur parvient le bruit de la circulation, le bourdonnement de la vie qui reprend, de plus en plus fort. Un bruit familier, qui sonne pourtant comme un affront.”

Trente ans et des poussières de Jay McInerney

Que répondre à la question “Quel est le livre qui a marqué les années 2010?” Pour l’instant, je ne sais pas, ou je ne l’ai pas encore trouvé. Mais bon sang, je ne peux pas me tromper en avançant que Trente ans et des poussières a dû être l’un des livres phare des années 1990. Si vous lisez autre chose que des prix Goncourt ou des polars scandinaves, vous serez peut-être un peu d’accord avec moi. Je n’ose même pas imaginer l’effet qu’il a du faire à un trentenaire new-yorkais à sa sortie en 1992. Ce livre s’inscrit tellement dans son époque et dans l’âge de ses supposés lecteurs. Ces lecteurs auxquels il renvoie en pleine face les illusions perdues de toute une génération.

La question de l’argent, du sexe, du mariage, de la carrière, je ne sais pas vous, mais moi je suis en plein dedans. Mes dîners entre potes ressemblent à une vaste parade où chacun se renifle le cul pour savoir qui gagne le plus, qui a le bien immobilier le plus cher, qui a mis le moins de temps à concevoir son gosse, qui a le mioche le plus beau, qui publiera son premier roman en premier, qui a le plus de contacts, qui est le plus musclé et qui investira en locatif en premier. J’ai appris que maintenant on s’exprimait en salaire annuel quand un mec que j’avais pas vu depuis des mois m’a salué par un sobre”un 100 000K” en me parlant des dividendes d’un vieux crouton derrière moi. J’aurai préféré un bonjour, mais je ne suis peut-être pas dans l’air du temps. Tout ce cirque pour s’humilier les uns et les autres, les mariés humilient les célibataires, les mères humilient celles qui n’ont pas d’enfant, celles qui ne veulent pas d’enfants humilient les vaches laitières que sont pour elles les mères, les cadres humilient les smicards, les Parisiens les Provinciaux, les minces les grosses, les cyclistes ces fainéants de conducteurs. Y’a de la dragouille dans l’air dans nos salons copiés sur Pinterest et Instagram, face à un désir qui ronronne, aux ventres qui se ramollissent et aux crânes qui se dégarnissent. Nous sommes tous des Russell et Corrine,à se comparer aux autres, à se chercher du pedigree là il y en jamais eu dans nos familles de la classe moyenne, à essayer de faire rentrer un cul trop mou dans un pantalon acheté une taille en-dessous ou acheter des fringues trop chères pour notre budget, à se rendre compte qu’à trente-quatre ans, on est pas du tout là où on s’imaginait à vingt ans. Les fameuses illusions perdues, bordel de m…..

Pourtant, serons-nous comme Russell? À tout foutre en l’air pour devenir celui dont on a toujours rêvé ? À tenter une OPA sauvage pour racheter sa maison d’édition, alors qu’on est qu’un pauvre éditeur de seconde zone? À tromper sa femme à la foire du livre de Francfort au milieu des pontes du genre que nous ne serons jamais?

Mise en scène du livre Trente ans et des poussières de Jay McInerney par Je n’ai pas de livre préféré

Héros mi balzacien mi flaubertien pour ses dents longues et sa capacité à passer côté de l’Histoire, Russell est l’anti héros par excellence. Il vit, aime, travaille en 1987. 87 c’est l’année d’un krach boursier qui ne ferait pas pâle figure devant celui de 2008. Alors vous imaginez bien combien Russell s’est trompé à fréquenter les yuppies qui jouent avec la bourse remontés à la coke et par les coups dans les chiottes des endroits le plus branchés de Manhattan. A quel point il a effleuré ses ambitions de trop près.En 1987, Brooklyn n’est pas encore branché, New-York n’a pas encore été nettoyée par ses maires successifs et les Hamptons ne sont pas encore surinvesties par les milliardaires.

Je me trompe quand je dis que Jay McInerney a publié le grand roman des années 1990, il y a aussi ce cher camarade de notre auteur, son doux adversaire littéraire, Bret Easton Ellis qui a publié l’excellentissime American Psycho, la même année que Trente Ans et des poussières, en 1992. Donc pour moi, il y a deux romans phares pour les nineties. Romans que j’aurai lu beaucoup lus tard.

Extrait:

« L’ été était tombé sur la ville comme une bande de jeunes déboulant soudain au coin de la rue: lourd de menaces, roulant des mécaniques, plein d’odeurs et d’excitation, chargé d’électricité négative. Tout et n’importe quoi était possible. Il y avait des mirages, des rumeurs naissaient de la vibration de l’asphalte surchauffé, des envies plus fortes de rigolades et d’assassinats.

La plupart des citadins songeaient à la fuite, mais un certain plaisir caustique s’offrait dans les rues en fusion. L’ air visqueux devenait supraconducteur des courants sexuels entre un million de piétons en nage, et les regards sans équivoque qu’échangeaient les amateurs alanguis duraient, comme les jours, plus longtemps qu’aux autres saisons. Dans cette atmosphère de peste, l’épais remugle d’une lubricité en rupture de ban flottait pourtant dans l’air; à la nuit, les couples mariés et ceux qui auraient aussi bien pu l’être demeuraient allongés sur leurs draps trempés comme en équilibre précaire, de crainte, s’ils se penchaient, de choir hors de leur amour. »

Avis aux trentenaires, voici votre Bible.

Les testaments de Margaret Atwood

Il y a plusieurs testaments. Les textes religieux bien sûr, ces écrits bibliques qui pèsent sur Galaad, même si l’on y interdit aux femmes leur lecture et qu’on les déforme dans une bouillie infâme pour assoir l’ignoble dictature. Le testament, où l’on lègue et dit ses dernières volontés. C’est celui de Galaad qui meurt peu à peu, sous les poids des crimes de ses dirigeants, des meurtres de Servantes et de Marthas et des déviances permises par une société aveugle et stérile. Le testament comme message ultime à transmettre à la postérité. C’est le message de Tante Lydia qui raconte ce qu’ elle est devenue et pourquoi. Celui d’Agnes qui narre ses souvenirs à Galaad. Celui de Daisy, citoyenne canadienne.

Grand défi que celui d’écrire une suite à un livre écrit il y a trente quatre ans et adapté en une (excellente) série mondialement plébiscitée. Margaret Atwood a donc fait le choix (judicieux) de placer l’histoire quinze ans après la fin de La servante écarlate et de faire porter l’histoire par trois voix féminines.

Celle de tante Lydia. Dur personnage, difficile à cerner et qui a réussi à gravir les échelons de la dictature pour régner, terroriser et diviser. Elle nous narre son cheminement, depuis le coup d’Etat, jusqu’à son établissement en tant que Tante. Elle nous narre ces nuits parquée dans un stade avec avocates, juges et autres femmes de pouvoir. Ce processus de déshumanisation. Ce renoncement pour survivre et écraser ensuite à son tour. Pour s’établir à Ardua Hall où tout est conservé, écrits, livres, arbres généalogiques. Centre de savoir gardé secret. Ardua Hall qu’on devine être Harvard, grâce à son ancienne devise, Veritas.

Celle d’Agnes. Fille d’un commandant et d’une Épouse qui se meurt, Tabitha. Agnes grandit et se voit confrontée à son destin, devenir elle -même une Épouse, celle d’un Commandant si possible. Qui devra subir les assauts de son mari, assauts fantasmés et révulsants. À la mort de Tabitha, Agnes sera éjectée par la nouvelle Épouse, précipitée vers un mariage avec un satyre de Galaad dont elle réchappera à temps.

Celle de l’adolescente Daisy. Daisy habite de l’autre côté de la frontière, au Canada. Elle a deux parents, Neil et Melanie, marginaux et engagés politiquement. On sent Daisy fragile, critique, peu loquace. Elle a conscience de vivre près de cet étrange pays qui laisse rentrer sur son territoire des réfugiés et des Perles qui viennent distiller la “bonne parole ” de Galaad, prêcher sur ce monde idéal où ni la pauvreté, l’inégalité et les péchés n’existent pour peut-être y ramener des canadiens aveuglés par la (fausse) religion, le fanatisme et ses promesses.

Cette suite est une réussite. Margaret Atwood réussit comme toujours à instiller la peur en décrivant froidement les premiers et les derniers jours de la dictature à travers Lydia, Agnes et Daisy. On tremble avec Lydia quand elle narre (parfois ironiquement) ces moments passés sur les sièges d’un stade, cette rafle géante qui trouve des échos dans notre Histoire, d’Hier et d’Aujourd’hui. Ces femmes qui se font sous elles, qui dorment à même le sol, dans la crasse et la puanteur et sont arrêtés sous prétexte d’être des femmes intelligentes et dirigeantes. Ces femmes qui assistent à des exécutions sommaires avant d’en perpétrer elles-mêmes pour survivre. Et se pose encore ces éternelles questions. Qu’aurions nous fait à sa place? Aurions- nous eu la force de nous opposer, de résister ou de fuir? De tuer ? Cette dictature peut-elle réellement exister dans un pays comme le notre? N’existe-t-elle pas déjà quelque part?

À l’instar de La servante écarlate, Les testaments est un livre politique qu’il faut lire et faire lire. Pour l’exemple.

Extrait:

“Je suis sûre que nous pouvons nous rendre utiles, ai-je fini par dire. Mais cela exigera énormément de travail. Il y a si longtemps qu’on répète aux femmes qu’elles peuvent être des égales dans les domaines public et professionnel. Elles auront du mal à bien accueillir le … la … (j’ai cherché le terme)… la ségrégation.

— C’était cruel de leur promettre l’égalité, a-t-il poursuivi, étant donné que, de par leur nature, elles ne pourront jamais y parvenir. Par souci de miséricorde, nous avons déjà commencé à réduire leurs attentes.”

Je n’ai pas voulu l’interroger sur les moyens employés. Étaient-ils semblables à ceux qu’on avait employés avec moi? Nous avons patienté tandis qu’il se resservait en café.

“Bien entendu, il faut que vous créiez des lois, et tout le reste. On vous octroiera un budget, une base opérationnelle et un dortoir. Nous avons réservé une résidence universitaire dans l’enceinte d’une des anciennes universités que nous avons réquisitionnées. Elle n’exigera pas beaucoup d’aménagements. Je suis sûr qu’elle sera suffisamment confortable.”

À cet instant, j’ai pris un risque.

“Si ce doit être une sphère féminine distincte, ai-je lancé, il faut alors qu’elle le soit réellement. À l’intérieur de cet univers, ce sont les femmes qui doivent commander. Sauf en cas d’extrême nécessité, il ne faudrait pas que des hommes franchissent le seuil des locaux qui nous seront alloués, ni que nos méthodes soient remises en question. Il faudra nous juger sur nos seuls résultats. Même si bien entendu nous en référons aux autorités lorsque ce sera nécessaire.”

Ici n’est plus ici, Tommy Orange

“Tu sais ce que Gertrude Stein a dit à propos d’Oakland? “demande Rob. Dene secoue la tête, mais en réalité, il le sait, en réalité il a regardé sur Google les citations qui font référence à Oakland, quand il faisait des recherches pour son projet. Il sait très bien ce que le type va dire. “Il n’y a pas de là, là”, dit-il dans une espèce de murmure, avec un sourire idiot, bouche bée, qui donne envie à Dene de lui mettre son poing dans la figure”. Et Dene, ensuite de nous expliquer ce qu’entend par là Gertrude Stein, cette écrivaine féministe qui a grandi à Oakland, petite ville située dans la baie de San Francisco et qui a du mal à se départir de sa mauvaise réputation. La petite ville de Gertrude Stein a tellement changé au cours des années, et que le là de son enfance, n’est plus, et qu’il n’y a plus de là, là. “Ici, n’est plus ici”.

Pour Dene, qui est un des narrateurs du roman de Tommy Orange, c’est ce qui est arrivé aux Indiens. Indiens des villes et d’ailleurs. Et cet “Ici n’est plus ici”est le leitmotiv du livre. Chaque personnage, qui a son chapitre dédié et qui n’est qu’une pièce d’un puzzle qui se reconstitue tragiquement dans les dernières pages du roman, chaque personnage vit ce “Ici n’est plus ici”. Chacun a été déraciné de sa propre terre et malmené par les blancs. Leur ici a été détruit, bétonné, violé, chassé, massacré, colonisé pour devenir celui d’un autre pays, d’un autre peuple, les Blancs. Et chaque personnage de ce roman chorale en porte les stigmates. Tony Loneman, est une victime de l’alcoolisme foetal et en porte les traces sur son visage, Dene Oxendene a vu son oncle mourir de cirrhose, Opale et Jacquie ont vécu de maisons en maisons, traînées par une mère idéaliste et alcoolique, la première élève les petits enfants de l’autre, et la dernière fuit, pour parler des problèmes de toute sa communauté et ne surtout pas parler ses siens. S’y ajoute aussi Orvil, Edwin, Bill, Octavio, Blue, Thomas, Daniel, tous métis ou indiens…

Le chant des personnages s’entremêle, jusqu’au climax, au point culminant où le destin bascule. La faute à une imprimante 3D désormais capable d’imprimer des revolvers. La faute aux Blancs. La faute à l’alcool. La faute à la pauvreté. La faute à l’obésité et la bouffe. La faute à la drogue.

Point de misérabilisme dans Ici n’est plus ici. Tout ce qui fédère les personnages du roman est un immense pow wow citadin, où des milliers de personnes vont se retrouver pour y danser et y exprimer pleinement leur attachement à leur culture. Culture qui se retrouve dans le privé, dans ces boîtes médecine que l’on garde précieusement, ces costumes d’apparat que les jeunes retrouvent dans les penderies des Anciens, ces vidéos et ces chants écoutés plus ou moins secrètement sur You Tube ou ailleurs, ces pains frits que l’on déguste en famille. Il y a aussi cette fierté parfois arrogante d’appartenir à la tribu d’être indien, originaire de l’ici d’avant. Ces noms de famille anglicisés qui gardent néanmoins une poésie indienne, Red Feather ou Bear Shield…

Admirable premier roman, à la tension qui s’accentue de pages en pages, avec un style efficace, effilé, des chapitres qui raccourcissent au coeur de l’action, du drame et de l’ horreur. Les mots, sont simples efficaces pour narrer l’incompréhension qui surgit au milieu de la banalité, lorsqu’une simple rencontre communautaire devient tout autre chose. Cette autre chose qui trouve bien des échos dans les massacres d’autrefois.

Extrait.

“Quand nous entreprenons de raconter notre histoire, les gens croient que nous voulons la réécrire. Ils sont tentés de nous dire “pauvres losers”ou passez à autre chose”, “arrêtez de jouer les procureurs”. Mais s’agit-il vraiment d’un jeu? Seuls ceux qui ont perdu autant que nous voient la singulière méchanceté du grand sourire de qui pense avoir gagné en disant:”Tournez la page”. Le hic, c’est que si quelqu’un a la possibilité de ne pas penser à l’Histoire, ni même de la prendre en considération, qu’il l’ait bien apprise ou non, voire qu’elle mérite considération ou non, alors cela signifie qu’il sait être à bord du bateau où l’on sert des petits-fours et tapote ses oreillers, pendant que d’autres sont à la mer, nageant, se noyant, ou grimpant sur de petits canots pneumatiques qu’ils se relaient pour garder gonflés, les essoufflés, qui ignorent le sens des mots “petits-fours” et “tapoter””.

Oh Amérique, tu as encore tant de choses à comprendre.

Tout ce que nous allons savoir, Donal Ryan

Je pense avoir effleuré quelque chose en lisant Donal Ryan. L’essence de l’Irlande, ce pays des livres et de l’imaginaire, qu’on imaginaire vert, battu par la pluie et les flots. On l’a bien en tête, la gueule du personnage irlandais, buriné par les guerres, les conflits, le chômage, la terre, le vent et la mer. Son accent rocailleux. Sa maison aux pierres grises et ses moutons blancs tranchant avec le vert de l’herbe grasse. Ryan rompt avec tout ces clichés, tout en gardant le terroir, le parler, les croyances et la complexité propres aux petites villes irlandaises.

Melody Shee, Mel, a la trentaine. Ses camarades de classe sont parties étudier à Dublin ou en Angleterre. Elle est restée dans une fac pas trop loin de sa ville, pas trop éloignée de Pat, son amour de lycée. Plus tard, elle a publié quelques articles dans des journaux nationaux, mais le succès n’est jamais venu. Mel aurait bien voulu devenir professeur, mais on ne l’attendait pas. Alors, elle a affiché des annonces pour des cours particuliers. Les annonces lui ont seulement amené au bout de quelques années, un ferrailleur et son fils adolescent, Martin Toppy.

Martin incarne l’Irlande des laissés pour compte, de ces nomades qui étaient là avant les autres, anciens rois d’Irlande abandonnés comme ils aiment à le raconter. Martin, mutique porte la tristesse des siens sur ses épaules et dans ses yeux. Melody, dans la monotonie violente de son existence lui succombe et tombe enceinte. L’univers de la jeune femme bascule, elle erre, elle rôde du coté du camp des ferrailleurs, à la recherche de Martin, et d’autre chose sûrement. Elle y rencontre Mary Crothery qui la réconcilie avec la vie et l’aide, inconsciemment, à prendre la bonne décision.

Melody, c’est l’incarnation de cette personne qui est passée totalement à coté de sa vie et qu’une erreur va remettre sur les rails. Donal Ryan sait décortiquer le cheminement de cette femme qui commet l’adultère sans penser aux conséquences de ses actes tout en voulant changeant de vie. Quel beau roman! Nous sommes toutes des Melody. À peine au midi de notre vie. On a toutes rêvé une existence que l’on a pas vécue. Eu ou pas des enfants, désirés ou non. Besoin d’hurler au nez de ceux qui nous dérangent, de fumer enceinte, de délaisser nos parents et de nos amis pour mieux les retrouver et de se laisser aller, en dehors de tout.

Un si beau roman sur une femme, écrit par un homme c’est admirable. Avec des mots justes, hachés, enchaînés, incarnations lettrées de ces déchirures intérieures, ces pensées qui vont et viennent inlassablement. Des mots qu’on dévore à toute vitesse, qu’on consomme et qu’on consume. C’est le genre de bouquin qui vous fait regretter de ne pas lire en version originale.

Et maintenant, extrait.

“Je me suis arrêtée le long de la route près de Borisokane pour vomir. Je suis restée en bordure d’un champ, veillée par une vache aux longs cils, secouée de haut-le-coeur, et quand mes gémissements ont viré au cri la vache s’est sauvée, effrayée, en laissant derrière elle une traînée de bouse. Appuyée sur le capot de ma voiture, j’ai essuyé le vomi de mon menton et les larmes sur mes joues et j’ai regardé un fragment de bleu rogné par les nuages, le ciel s’assombrissait et l’ai fraîchissait autour de moi et une bruine glacée mouillé mon front, et toujours appuyée contre la voiture j’ai envisagé de faire demi-tour et de rentrer, et de faire confiance à l’instinct qui me disait que les membres de mon bébé étaient en train de se former, que son coeur battait avec régularité. Pourquoi le regarder?”

La fabrique des salauds de Chris Kraus

La quatrième de couverture cite Les Bienveillantes de Jonathan Littell et Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Comparaisons impressionnantes mais pas assez fortes, dirons-nous. Il y a beaucoup de Don Quichotte (pour ce que j’en connais) dans ce livre, un soupçon de Jonathan Safran Foer et beaucoup de tous ces écrivains et de ces témoins de la seconde guerre mondiale, des camps de concentration et des durs temps de l’après-guerre. Une longue file de fantômes et de vivants, romanciers ou non, (même s’il n’en reste plus beaucoup) qui comprend évidemment Primo Levi, Stephan Zweig, Anne Frank, sans oublier Simone Veil ou Marceline Loridan-Ivens, mais aussi des anonymes, à l’instar de mes grands-parents, grands-oncles ou grand-tantes. Et sûrement des vôtres.

Chris Kraus est allemand et il porte sur ses épaules le poids de l’Allemagne nazie qui a écrasé ses ancêtres et ceux des nations alentour, jusqu’aux pays baltes, cette Allemagne nazie qui rêvait d’un Baltikum sous emprise allemande. Ce livre est en quelque sorte un exutoire pour ceux qui souffrent des horreurs commises par leur pays autrefois. Qui était nazi en 1940? Pourquoi? Y-a-il eu des anciens responsables nazis au gouvernement dans les années 1960 ou 1970? Notre voisin était-il nazi? A-t-il collaboré?Vos anciens collègues étaient-ils juifs? Ont-t-ils connu les camps?

Ces questions devenaient terribles et intrusives en Allemagne après la défaite, enfouissant des familles entières sous le poids de la honte, du deuil et de la tragédie. Ma mère a eu une correspondante allemande pendant les années soixante-dix. Elle m’a toujours dit qu’à cette époque, la seconde guerre mondiale était terriblement taboue en Allemagne. Et très éludée dans l’enseignement. De notre côté de la frontière, mon arrière grand-père, ancien poilu, trépané quelque part entre deux tranchées – je ne me souviens plus où- n’a jamais voulu rencontrer la “corres'” de ma mère. Ce refus en disait long du traumatisme vécu des deux cotés de la frontière, et à deux reprises (je ne reviens pas sur le conflit avec la Prusse, sinon j’y serai encore).

Encore et encore ces questions, martelées par Kraus. À cette époque tourmentée, qui était nazi? Juif ? Collaborateur? Communiste? Soviétique? Notre personnage principal, Koja Solm, pourrait répondre: “Moi!”/ “Je!”à toutes ces questions. Né à Riga en Lettonie au début du XXème siècle, il est emporté malgré lui dans un pan d’histoire les plus sombres de l’humanité. D’abord à cause de son frère Hub, qui a la malheureuse idée de se rallier à Hitler pour sauver sa peau de l’envahisseur bolchevique. Ces mêmes bolchéviques qui avait déjà trucidé perfidement leur Grosspaping bien des années auparavant. Koja embrasse le national-socialisme pour sauver sa famille- et surtout Ev. Ev , soeur adoptive lascive, aux parents juifs, qui lui causera bien des tourments et des désirs tout au long de son éprouvante vie. Mais c’est surtout pour sauver sa propre peau que Koja Solm retourne si souvent son semblant de veste. Même s’il va se croire capable, le triste sire, de changer le cours du monde en quelques jours.

Tel un caméléon vile et lâche, Koja va s’adapter à l’histoire. Nazillon témoin d’atrocités, tristes images qui hanteront pour l’éternité. Agent double à la solde des soviétiques. Après 1945 et les événements que l’on connaît, il se tournera vers la CIA et les services secrets de la RDA, sans délaisser les soviétiques pour autant. Il deviendra même juif pour mieux être auprès d’Ev, collaborateur du Mossad, s’installera en Israël pour enfin revenir, et voir se dénouer ce noeud inextricable fait d’identités multiples, de forts relents de lâcheté, d’amour et de courage.

Chris Kraus pose le doigt là où ça fait mal, sur des questions délicates et odorantes, dont on nous a rebattu sans cesse les oreilles, dans nos familles, à l’école, dans les journaux, dans les tribunaux, depuis Nuremberg jusqu’à aujourd’hui. Sommes nous responsables de nos actes en temps de guerre? Qu’aurions nous- fait ? De quel côté aurions-nous été? Y-avait-il de bons nazis? De bons agents doubles? De bons espions au KGB, à la CIA, au Mossad? Peut-t-on tuer pour de bonnes raisons? qui sont les gentils? Qui sont les méchants?

Tant d’interrogations qui hantent ce magnifique ouvrage sans en faire un roman sombre et répétitif. La fabrique des Salauds est lumineux, même si on y parle d’Auschwitz, des einsatzgruppen -des commandos de la mort, de la perte d’un enfant et de membres de sa famille et que les personnages y meurent de façon parfois horrible et invraisemblable. Le roman est écrit d’une plume drôle et acérée, faisant de Koja un joyeux maladroit aux prises avec ses mauvaises (ou les bonnes) décisions. Solm est à l’instar de nombreux personnages du livre, une araignée prise dans la toile d’une époque, une époque sordide, de massacres, de morts et de tromperie.

Il va sans dire que si notre antihéros Solm ne sait pas de quel côté se placer pendant la guerre, il en est de même en amour. Notre homme est tout sauf judicieux quand il s’agit de choisir une femme. Que ce soit sa soeur, une soviétique ou sa secrétaire.

Si vous cherchez des réponses aux grandes questions historiques, vous en trouverez. Notamment sur la façon dont la loi allemande a su trouver le moyen d’éviter de nombreux procès aux nazis, notamment grâce à un loi sur la responsabilité des chauffards. Puis, sur la manière dont l’Europe a armé Israël après la guerre ou dont certains nazis ont su retourner leur veste pour se fondre dans les services secrets allemands ou dans le nouveau gouvernement. C’est effrayant et instructif.

Koja Solm incarne à la perfection Janus et les questions éternelles du bien et du mal: Qui est bon? Qui est mauvais? Qi décide de cela? Peut-on faire le bien si on a fait le mal? À partir de quelles actions devenons-nous mauvais?

Le roman y répond-il? À vous de voir.

Extrait historique:

“Dès dix-neuf quarante-sept, l’organisation juive clandestine Haganah usa de centaines d’armes à feu en provenance des réserves du général Rommel, acheminées à dos de chameau par le Sinaï jusqu’en Palestine. Un an plus tard, juste avant le début de la guerre d’indépendance, les Israéliens achetèrent à Prague vingt-cinq des avions Messerschmitt fabriquées pour la Luftwaffe dans les usines Avia, recouvrirent les croix gammées d’étoiles de David et, dans la bonne tradition Messerschmitt, allèrent canarder les Spitfires ennemis (repeints à l’égyptienne). Durant les combats acharnés contre la Jordanie, la Syrie, le Liban et les royaumes d’Irak, d’Egypte, des MG42, qu’on appelait aussi tronçonneuses de Hitler”, furent importés en fraude du sud de la France jusqu’en Israël. Des pistolets Heckler et Koch furent fournis en masse par les familles de la mafia sicilienne. Chez des marchands de canons grecs, on trouva des MP40 en quantité non négligeable. En bref: les armes allemandes empêchèrent la défaite des forces israéliennes.”

Il y aussi des moments extrêmement poétiques dans La fabrique des Salauds:

” Un soir – la chaleur saharienne grondait encore dans le sol, je la sentais à travers les minces semelles de mes espadrilles-, je m’assis sur la rive, malgré les moustiques pour regarder le soleil se coucher derrière les roseaux et, à cet instant, un drôle de bruit se fit entendre au bord du lac. Je plissai les yeux et remarquai un mouvement, comme un frémissement de l’air, et je vis des milliers et des milliers de libellules sortir presque simultanément de leurs larves et, transperçant l’enveloppe, produire une sorte de vaste bruissement. Me revint alors l’image des insectes obligés de se camoufler pour ne pas être mangés, et des centaines de libellules d’un vert irisé, translucides et bien camouflées, encerclèrent un homme à le faire quasiment disparaître, lui qui s’imaginait changer le cours du monde seulement quelques jours plus tard”.

Une somme et encore un livre nécessaire.

Le coeur de l’Angleterre de Jonathan Coe

Le coeur de l’Angleterre ou Le Petit précis du Brexit: causes, conséquences et petits tourments britanniques d’un pays en passe de quitter l’Europe.

Si vous avez lu Bienvenue au Club et Le cercle fermé, la famille Trotter ne vous est pas totalement inconnue, et surtout pas leurs enfants. Il y a Benjamin, l’éternel indécis, toujours la tête dans la musique et ses nuages et Lois, traumatisée par un attentat dans un pub en 1974 à Birmingham. Vous avez certainement entendu parler de Birmingham, l’industrieuse et industrielle ville des Midlands, coeur de l’Angleterre, à deux heures et demie de route de Londres et deuxième ville du pays. À une heure et demie d’Oxford, lieu d’études de Benjamin et ses copains, ville figée dans le temps et l’enseignement élitiste typiquement britannique.

Le roman démarre en avril 2010, avec la mort de Sheila Trotter. Benjamin s’est acheté un moulin sur les rives de la Severn, Gordon Brown est sur le point de démissionner et David Cameron de devenir premier ministre. Lois s’enlise dans un mariage qui n’a jamais été d’amour et Doug vit dans les beaux quartiers londoniens avec une famille qui l’ignore, délibérément, ou pas. Sophie la fille de Lois et nièce de Benjamin multiplie les conquêtes et s’apprête à débuter une carrière d’universitaire.

Coe met tout en place tous les rouages pour suivre les grandes étapes du Brexit. Et n’omet aucun grands événements des années 2010. Les émeutes londoniennes d’août 2011 qui dénoncent le ras de bol face à la politique d’austérité du gouvernement britannique qui a suivi la crise économique de 2008 et à l’augmentation du racisme au quotidien. En juillet 2012, on suit la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques londoniens à bord du canapé de nos protagonistes préférés. L’essence de la culture british déborde de la télévision et même les personnages les plus snobs s’accordent à trouver cette célébration de l’histoire britannique géniale. Vous vous en souvenez de cette cérémonie? Daniel Craig et la reine d’Angleterre, ça ne vous dit rien?

En avril 2015, le Parti Conservateur lance son manifeste en vue des législatives à venir et Cameroun propose un referendum pour ou contre l’Europe d’ici à la fin 2017. À partir de la, la machine s’accélère. Benjamin, sa famille et ses amis vont s’interroger sur le rôle de leur pays dans cette union si décriée. Sur la place des étrangers au Royaume- Uni, la possibilité de déménager en France, de voyager avec un passeport européen. Et puis, dit-on Brexit ou Brixit?

Jusqu’à juin 2016, les gens vont s’écharper à propos du Brexit et cela jusqu’à affecter le couple formé par Sophie et son mari, les rapports de ce dernier avec sa mère, raciste jusqu’au bout et l’assumant complètement ( le gouvernement publie le nombre de migrants accueilli en 2016 – 300 000- précipitant les votes populistes en faveur de la sortie de l’union). Benjamin s’aperçoit effaré que son père a voté Leave, ce père effaré par la modernisation de sa ville et la disparition des grandes industries automobiles qui avaient fait la gloire de Birmingham. L’assassinat de Jo Cox viendra assombrir le quotidien difficile de de Lois pour enfin la sortir de sa torpeur.

Le 23 juin 2016, 51,89 % de britanniques votent Leave amorçant une débâcle dont nous ne sommes pas encore sortis. Cameroun démissionne en juillet et Theresa May prend le relais, avec les conséquences que vous connaissez aujourd’hui. Par conséquences, je veux dire Boris Johnson que Coe a bien cerné depuis le début. Compagnon d’Oxford de Benjamin Trotter, celui-ci est mentionné à plusieurs reprises. Membre de l’élite, qui n’accorde son regard et sa parole qu’aux siens, c’est désormais lui qui a hérité du bébé, du dossier épineux. Est- ce le bon homme? Pour Jonathan Coe, non! Et pour moi aussi!

Heureusement, les membres du Club fermé, eux, sont au clair avec l’Europe.

Le coeur de l’Angleterre, c’est l’Angleterre à l’état pur. Coe a réussi à instiller dans ce roman six années de british attitude. Les anglais sont réservés quant aux choix politiques de leurs dirigeants et c’est pour cela que tout va droit dans le mur. Le racisme et la xénophobie sont tus mais éclatent au grand jour lors des émeutes et des premières mentions du Brexit. Les anglais sont aimantés par Londres et la modernité. D’ailleurs, Birmingham n’y échappe pas, les traces de son passé industriels disparaissent au profit des Decathlon et de supermarchés en tous genres. L’aristocratie et la bourgeoisie londonienne sont au coeur du pouvoir et écartèlent la société en deux classes totalement opposées. Il y a les émigrés, les ouvriers et les laissés pour compte d’un côté et l’élite qui fréquente Eton, Cambridge et Londres. Entre les deux, le dialogue est impossible et leurs existences sont aux antipodes. Que connaissent Johnson et ses pairs de la vie d’un ouvrier des années soixante-dix ou d’un migrant afghan des années 2010? La réconciliation des Jeux-Olympiques n’était q’un leurre.

Extrait:

“Un couple peut décider de se séparer pour toutes sortes de raisons: l’adultère, la cruauté, la violence domestique, le manque de vie sexuelle. Mais une divergence d’opinions sur l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Europe? La chose paraissait absurde. Mais elle l’était. Et pourtant, au fond d’elle même, Sophie savait que ce n’était pas tant une raison qu’un point de bascule. Elle trouvait que Ian avait réagi si bizarrement à l’issue du referendum par un triomphalisme si infantile, avec une espèce de joie mauvaise (il ne cessait de répéter le mot “liberté” comme s’il était le citoyen d’un minuscule État africain qui aurait enfin arraché son indépendance à l’oppresseur colonial) que, pour la première fois, elle réalisait clairement qu’elle n’entendait plus rien aux idées et aux sentiments qui étaient les siens. En même temps, ce matin-là, l’impression s’était aussitôt imposée à elle qu’une partie minime mais significative de sa propre identité, cette identité moderne, stratifiée, multiple, lui était retirée.”

In waves d’Aj Dungo

Qu’il est difficile d’écrire sur ce que l’on considère comme un chef d’oeuvre.

In waves, c’est l’histoire d’un amour fou, d’espérances et de deuil. C’est l’histoire du surf, d’une île et de deux destins. “Waves“, ce sont les vagues. Celles du flot de l’océan, celles du chagrin et des larmes, qui nous engloutissent, nous laissant parfois un peu respirer avant de nous clouer à nouveau au fond des eaux.

Le narrateur et l’auteur (et dessinateur) ne font qu’un. Aj est amoureux de Kristen. Kristen l’ignore, jusqu’à ce qu’Aj devienne ami avec le frère de celle-ci. Le regard de la jeune fille change, une histoire naît. Une première étreinte, un premier baiser, un premier texto. Ce qui aurait dû être le début d’une belle idylle adolescente est vite assombrie par la tragédie. Kristen est atteinte d’un cancer des os. Résilience, rechutes, espoirs. Aj et Kristen s’aiment et souffrent. La jeune fille laissera sa jambe, ses poumons, puis sa vie.

Entre les pages d’un amour magnifique et immortel, l’histoire du surf, ce surf qui aide Kristen à garder la tête hors de l’eau entre les opérations. Le surf, c’est le destin d’une île, Hawaï et d’un de ses habitants, Duke Kahanamoku. Il y a aussi Tom Blake qui a démocratisé la pratique de ce sport aux États-Unis, ancêtre altier et mystérieux des shapers d’aujourd’hui. Un sport victime de la colonisation, du capitalisme mais aussi, une activité qui permettra aux hawaïens de garder un pan de leur identité et de leur culture et de les transmettre au monde.

La finesse et la force du trait pur d’Aj Dungo donnent aux matières, l’eau, le bois, le ciel, la brutalité de la simplicité. Les quelques couleurs utilisées par l’auteur, un bleu froid rappellent l’océan et d’Hokusai. Le texte magnifique fait effleurer de près la Beauté. La force de l’histoire d’amour et l’expérience de deuil vécue par l’illustrateur, la nostalgie de cette île perdue dans le Pacifique sont tant d’émotions rarement éprouvées lors de la lecture. Il est quasiment impossible de retenir ses larmes face aux illustrations et à la force de l’histoire/Histoire.

La découverte des îles hawaïennes, e cercueil ouvert de Kristen, leur voyage à New-York, Duke et Tom aux Jeux Olympiques, le train dans l’Oregon, les vieilles planches des hawaïens, l’hôpital, la Californie.

Ces phrases:

“Le ciel était pur, ce soir-là. Les étoiles brillaient. Bien au delà de la pollution lumineuse. On avait prévu de se retrouver à la nuit tombée. Elle était seule chez elle. Mais trop nerveuse pour me laisser entrer. Ses parents n’allaient pas tarder à revenir. On est restés longtemps blottis comme ça. Elle sentait la fleur de poirier. Elle était sublime. Même dans son pyjama. J’aurais pu vivre cet instant pour l’éternité”.

“Un jour qu’il était de surveillance sur la plage, Tom trouva une vieille planche se surf échouée sur le sable.Et tout comme Duke, il se mit à surfer. Tom prit sa première vague et ce fut la révélation.”

“Lorsque je ne serai plus là, je veux continuer à exister par ton dessin. C’est tout ce que je veux. Promets-moi de raconter notre histoire”.

Est-ce le deuil qui a crée ce magnifique chef d’oeuvre? Est-ce Kristen?