Je pense avoir effleuré quelque chose en lisant Donal Ryan. L’essence de l’Irlande, ce pays des livres et de l’imaginaire, qu’on imaginaire vert, battu par la pluie et les flots. On l’a bien en tête, la gueule du personnage irlandais, buriné par les guerres, les conflits, le chômage, la terre, le vent et la mer. Son accent rocailleux. Sa maison aux pierres grises et ses moutons blancs tranchant avec le vert de l’herbe grasse. Ryan rompt avec tout ces clichés, tout en gardant le terroir, le parler, les croyances et la complexité propres aux petites villes irlandaises.

Melody Shee, Mel, a la trentaine. Ses camarades de classe sont parties étudier à Dublin ou en Angleterre. Elle est restée dans une fac pas trop loin de sa ville, pas trop éloignée de Pat, son amour de lycée. Plus tard, elle a publié quelques articles dans des journaux nationaux, mais le succès n’est jamais venu. Mel aurait bien voulu devenir professeur, mais on ne l’attendait pas. Alors, elle a affiché des annonces pour des cours particuliers. Les annonces lui ont seulement amené au bout de quelques années, un ferrailleur et son fils adolescent, Martin Toppy.

Martin incarne l’Irlande des laissés pour compte, de ces nomades qui étaient là avant les autres, anciens rois d’Irlande abandonnés comme ils aiment à le raconter. Martin, mutique porte la tristesse des siens sur ses épaules et dans ses yeux. Melody, dans la monotonie violente de son existence lui succombe et tombe enceinte. L’univers de la jeune femme bascule, elle erre, elle rôde du coté du camp des ferrailleurs, à la recherche de Martin, et d’autre chose sûrement. Elle y rencontre Mary Crothery qui la réconcilie avec la vie et l’aide, inconsciemment, à prendre la bonne décision.

Melody, c’est l’incarnation de cette personne qui est passée totalement à coté de sa vie et qu’une erreur va remettre sur les rails. Donal Ryan sait décortiquer le cheminement de cette femme qui commet l’adultère sans penser aux conséquences de ses actes tout en voulant changeant de vie. Quel beau roman! Nous sommes toutes des Melody. À peine au midi de notre vie. On a toutes rêvé une existence que l’on a pas vécue. Eu ou pas des enfants, désirés ou non. Besoin d’hurler au nez de ceux qui nous dérangent, de fumer enceinte, de délaisser nos parents et de nos amis pour mieux les retrouver et de se laisser aller, en dehors de tout.

Un si beau roman sur une femme, écrit par un homme c’est admirable. Avec des mots justes, hachés, enchaînés, incarnations lettrées de ces déchirures intérieures, ces pensées qui vont et viennent inlassablement. Des mots qu’on dévore à toute vitesse, qu’on consomme et qu’on consume. C’est le genre de bouquin qui vous fait regretter de ne pas lire en version originale.

Et maintenant, extrait.

“Je me suis arrêtée le long de la route près de Borisokane pour vomir. Je suis restée en bordure d’un champ, veillée par une vache aux longs cils, secouée de haut-le-coeur, et quand mes gémissements ont viré au cri la vache s’est sauvée, effrayée, en laissant derrière elle une traînée de bouse. Appuyée sur le capot de ma voiture, j’ai essuyé le vomi de mon menton et les larmes sur mes joues et j’ai regardé un fragment de bleu rogné par les nuages, le ciel s’assombrissait et l’ai fraîchissait autour de moi et une bruine glacée mouillé mon front, et toujours appuyée contre la voiture j’ai envisagé de faire demi-tour et de rentrer, et de faire confiance à l’instinct qui me disait que les membres de mon bébé étaient en train de se former, que son coeur battait avec régularité. Pourquoi le regarder?”

Publié par Hélène

Lectrice avant tout #mercredicestlejourdulivredesenfants #bookstagram

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