Une année, dans ma classe, W., 8 ans et toutes ses dents, était absent le matin. Il est revenu à 13h30, souriant, empreint de cette confiance qu’ont en eux certains enfants solaires et sûrs d’eux. Lorsque je lui ai demandé la raison de son absence, W. a répondu : “Je gardais ma petite soeur de deux ans”. Désarroi, étonnement, coeur qui se serre et sourire de façade. Ressentir et faire tout ça en une seconde, pour ne pas que W. voit mon malaise et sente qu’il a raconté quelque chose qui pourrait chambouler la vie de sa famille.

Je ne raconte ici que la partie émergée de l’iceberg, parce que je pourrais vous parler aussi de T. dont le papa est à l’étranger et qui angoisse très fort à l’idée de laisser seule sa maman pour aller à l’école, des jumeaux qui ne parlent que yougoslave, et que je récupère sur les tables, sous les bancs et qui me regardent avec des yeux effarés quand je leur demande de s’asseoir et d’écrire leur prénom. Il y en a eu tant de ces enfants, et il y en aura encore.

La partie immergée, c’est Anouk qui s’en occupe. Elle crie haut et fort dans son livre Anouk. Elle dit combien on s’acharne à instruire nos élèves, à les faire s’élever, comprendre, créer, à avoir confiance en eux… et en nous. Elle dit notre combat quotidien, avec les parents et la société d’aujourd’hui qui nous laisse tomber. Elle dit la tristesse que l’on ressent face à l’échec, face à une collègue qui ne se sent plus soutenue par son supérieur et qui baisse les bras, une élève qui change d’école car sa nouvelle famille d’accueil ne peut plus faire les trop longs trajets quotidiens, une mère qui n’entend pas la détresse de son enfant… Elle le dit bien Anouk. Alors si vous avez encore des doutes quant à la valeur de notre métier, lisez ce livre, et alors, vous saurez.

Extrait.

“C’est mon anniversaire. Les enfants le savent. Je leur ai dit hier. Certains élèves m’ont apporté des fleurs, d’autres de jolis dessins. Erkhan a pris soin de ne pas dessiner de bite, cette fois. Valentine les a regardés, gênée. Elle n’avait rien. Ce n’était pas la seule, mais elle, visiblement ça lui posait problème.Ce matin, je les ai laissés jouer, dessiner, colorier. Elle a laissé son crayon sur la feuille et n’a rien réussi à y faire. La page est restée blanche. Elle levait régulièrement le nez en l’air, puis tournait la tête vers moi? Mais rien, toujours rien sur sa feuille.

Je suis rentrée chez moi. J’ai ouvert ma boîte mail. J’avais reçu un message de Valentine. Une carte numérique, avec une jolie fleur qui s’ouvrait, doucement, et ces mots:

Merci maîtresse pour votre soutien.

J’ai immédiatement répondu.

Merci à toi, Valentine. Tu as bien choisi cette carte, tu sais. Cette fleur me fait penser à toi: un petit bouton que je commence doucement à voir éclore, et dont je suis sûre, je verrai bientôt les pétales.

Je suis contente d’avoir lu ce livre deux jours avant le 19 mars et sa manifestation prévue. On hésite toujours un peu quand on fait grève. On culpabilise de laisser sa classe, son école et de laisser les autres travailler. Mais après l’avoir refermé et reposé sur ma table de chevet, j’étais plus sûre que jamais et suis allée défiler ce matin, encore plus forte dans mes convictions. Aurons-nous été entendus? La suite nous le dira.


Publié par Hélène

Lectrice avant tout #mercredicestlejourdulivredesenfants #bookstagram

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