La quatrième de couverture cite Les Bienveillantes de Jonathan Littell et Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Comparaisons impressionnantes mais pas assez fortes, dirons-nous. Il y a beaucoup de Don Quichotte (pour ce que j’en connais) dans ce livre, un soupçon de Jonathan Safran Foer et beaucoup de tous ces écrivains et de ces témoins de la seconde guerre mondiale, des camps de concentration et des durs temps de l’après-guerre. Une longue file de fantômes et de vivants, romanciers ou non, (même s’il n’en reste plus beaucoup) qui comprend évidemment Primo Levi, Stephan Zweig, Anne Frank, sans oublier Simone Veil ou Marceline Loridan-Ivens, mais aussi des anonymes, à l’instar de mes grands-parents, grands-oncles ou grand-tantes. Et sûrement des vôtres.

Chris Kraus est allemand et il porte sur ses épaules le poids de l’Allemagne nazie qui a écrasé ses ancêtres et ceux des nations alentour, jusqu’aux pays baltes, cette Allemagne nazie qui rêvait d’un Baltikum sous emprise allemande. Ce livre est en quelque sorte un exutoire pour ceux qui souffrent des horreurs commises par leur pays autrefois. Qui était nazi en 1940? Pourquoi? Y-a-il eu des anciens responsables nazis au gouvernement dans les années 1960 ou 1970? Notre voisin était-il nazi? A-t-il collaboré?Vos anciens collègues étaient-ils juifs? Ont-t-ils connu les camps?

Ces questions devenaient terribles et intrusives en Allemagne après la défaite, enfouissant des familles entières sous le poids de la honte, du deuil et de la tragédie. Ma mère a eu une correspondante allemande pendant les années soixante-dix. Elle m’a toujours dit qu’à cette époque, la seconde guerre mondiale était terriblement taboue en Allemagne. Et très éludée dans l’enseignement. De notre côté de la frontière, mon arrière grand-père, ancien poilu, trépané quelque part entre deux tranchées – je ne me souviens plus où- n’a jamais voulu rencontrer la “corres'” de ma mère. Ce refus en disait long du traumatisme vécu des deux cotés de la frontière, et à deux reprises (je ne reviens pas sur le conflit avec la Prusse, sinon j’y serai encore).

Encore et encore ces questions, martelées par Kraus. À cette époque tourmentée, qui était nazi? Juif ? Collaborateur? Communiste? Soviétique? Notre personnage principal, Koja Solm, pourrait répondre: “Moi!”/ “Je!”à toutes ces questions. Né à Riga en Lettonie au début du XXème siècle, il est emporté malgré lui dans un pan d’histoire les plus sombres de l’humanité. D’abord à cause de son frère Hub, qui a la malheureuse idée de se rallier à Hitler pour sauver sa peau de l’envahisseur bolchevique. Ces mêmes bolchéviques qui avait déjà trucidé perfidement leur Grosspaping bien des années auparavant. Koja embrasse le national-socialisme pour sauver sa famille- et surtout Ev. Ev , soeur adoptive lascive, aux parents juifs, qui lui causera bien des tourments et des désirs tout au long de son éprouvante vie. Mais c’est surtout pour sauver sa propre peau que Koja Solm retourne si souvent son semblant de veste. Même s’il va se croire capable, le triste sire, de changer le cours du monde en quelques jours.

Tel un caméléon vile et lâche, Koja va s’adapter à l’histoire. Nazillon témoin d’atrocités, tristes images qui hanteront pour l’éternité. Agent double à la solde des soviétiques. Après 1945 et les événements que l’on connaît, il se tournera vers la CIA et les services secrets de la RDA, sans délaisser les soviétiques pour autant. Il deviendra même juif pour mieux être auprès d’Ev, collaborateur du Mossad, s’installera en Israël pour enfin revenir, et voir se dénouer ce noeud inextricable fait d’identités multiples, de forts relents de lâcheté, d’amour et de courage.

Chris Kraus pose le doigt là où ça fait mal, sur des questions délicates et odorantes, dont on nous a rebattu sans cesse les oreilles, dans nos familles, à l’école, dans les journaux, dans les tribunaux, depuis Nuremberg jusqu’à aujourd’hui. Sommes nous responsables de nos actes en temps de guerre? Qu’aurions nous- fait ? De quel côté aurions-nous été? Y-avait-il de bons nazis? De bons agents doubles? De bons espions au KGB, à la CIA, au Mossad? Peut-t-on tuer pour de bonnes raisons? qui sont les gentils? Qui sont les méchants?

Tant d’interrogations qui hantent ce magnifique ouvrage sans en faire un roman sombre et répétitif. La fabrique des Salauds est lumineux, même si on y parle d’Auschwitz, des einsatzgruppen -des commandos de la mort, de la perte d’un enfant et de membres de sa famille et que les personnages y meurent de façon parfois horrible et invraisemblable. Le roman est écrit d’une plume drôle et acérée, faisant de Koja un joyeux maladroit aux prises avec ses mauvaises (ou les bonnes) décisions. Solm est à l’instar de nombreux personnages du livre, une araignée prise dans la toile d’une époque, une époque sordide, de massacres, de morts et de tromperie.

Il va sans dire que si notre antihéros Solm ne sait pas de quel côté se placer pendant la guerre, il en est de même en amour. Notre homme est tout sauf judicieux quand il s’agit de choisir une femme. Que ce soit sa soeur, une soviétique ou sa secrétaire.

Si vous cherchez des réponses aux grandes questions historiques, vous en trouverez. Notamment sur la façon dont la loi allemande a su trouver le moyen d’éviter de nombreux procès aux nazis, notamment grâce à un loi sur la responsabilité des chauffards. Puis, sur la manière dont l’Europe a armé Israël après la guerre ou dont certains nazis ont su retourner leur veste pour se fondre dans les services secrets allemands ou dans le nouveau gouvernement. C’est effrayant et instructif.

Koja Solm incarne à la perfection Janus et les questions éternelles du bien et du mal: Qui est bon? Qui est mauvais? Qi décide de cela? Peut-on faire le bien si on a fait le mal? À partir de quelles actions devenons-nous mauvais?

Le roman y répond-il? À vous de voir.

Extrait historique:

“Dès dix-neuf quarante-sept, l’organisation juive clandestine Haganah usa de centaines d’armes à feu en provenance des réserves du général Rommel, acheminées à dos de chameau par le Sinaï jusqu’en Palestine. Un an plus tard, juste avant le début de la guerre d’indépendance, les Israéliens achetèrent à Prague vingt-cinq des avions Messerschmitt fabriquées pour la Luftwaffe dans les usines Avia, recouvrirent les croix gammées d’étoiles de David et, dans la bonne tradition Messerschmitt, allèrent canarder les Spitfires ennemis (repeints à l’égyptienne). Durant les combats acharnés contre la Jordanie, la Syrie, le Liban et les royaumes d’Irak, d’Egypte, des MG42, qu’on appelait aussi tronçonneuses de Hitler”, furent importés en fraude du sud de la France jusqu’en Israël. Des pistolets Heckler et Koch furent fournis en masse par les familles de la mafia sicilienne. Chez des marchands de canons grecs, on trouva des MP40 en quantité non négligeable. En bref: les armes allemandes empêchèrent la défaite des forces israéliennes.”

Il y aussi des moments extrêmement poétiques dans La fabrique des Salauds:

” Un soir – la chaleur saharienne grondait encore dans le sol, je la sentais à travers les minces semelles de mes espadrilles-, je m’assis sur la rive, malgré les moustiques pour regarder le soleil se coucher derrière les roseaux et, à cet instant, un drôle de bruit se fit entendre au bord du lac. Je plissai les yeux et remarquai un mouvement, comme un frémissement de l’air, et je vis des milliers et des milliers de libellules sortir presque simultanément de leurs larves et, transperçant l’enveloppe, produire une sorte de vaste bruissement. Me revint alors l’image des insectes obligés de se camoufler pour ne pas être mangés, et des centaines de libellules d’un vert irisé, translucides et bien camouflées, encerclèrent un homme à le faire quasiment disparaître, lui qui s’imaginait changer le cours du monde seulement quelques jours plus tard”.

Une somme et encore un livre nécessaire.

Publié par Hélène

Lectrice avant tout #mercredicestlejourdulivredesenfants #bookstagram

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