Vous savez que vous êtes en train de lire un livre important quand vous ne cessez de penser à lui ou d’en parler. Que vous faites des recherches sur les sujets abordés par l’auteur pour en savoir plus, approcher encore le fond du sujet. Vous le savez aussi parce qu’après la lecture de certains passages, vous ressentez des sentiments forts, proches de ceux de la vraie vie. La colère. La tristesse. La révolte.

Extrait.

« À St. Jerome’s, j’ai vu des enfants mourir de tuberculose, de grippe, de pneumonie et de coeur brisé. J’ai vu des jeunes garçons et des jeunes filles mourir debout sur leurs deux pieds. J’ai vu des fugitifs qu’on ramenait, raides comme des planches à cause du gel. J’ai vu des corps pendus à de fines cordes fixées aux poutres. J’ai vu des poignets entaillés et des cataractes de sang sur le sol de la salle de bains, et une fois, un jeune garçon empalé sur les dents d’une fourche qu’il s’était enfoncé dans le corps. J’ai observé une fille remplir de pierres les poches de son tablier et traverser le champ en toute sérénité. Elle est allée jusqu’au ruisseau, s’est assise au fond et s’est noyée. Ça ne cesserait jamais, ça ne changerait jamais, tant qu’ils continuaient à enlever des jeunes Indiens à la forêt et aux bras de leur peuple. Alors je me suis réfugié en moi-même. C’est ainsi que j’ai survécu. Seul. Quand les larmes menaçaient de jaillir de moi la nuit, je faisais le serment qu’ils ne me verraient jamais pleurer. Je souffrais dans la solitude. Ce que je leur laissais voir, c’était un garçon clame, renfermé, dépourvu de sentiments. »

Richard Wagamese aborde ici un pan de l’histoire canadienne, celle des pensionnats autochtones créés au XIXème siècle pour assimiler et évangéliser les jeunes autochtones. Arrachés à leurs familles, les enfants souffraient souvent d’abus sexuels, de sévices corporels, de maladies, de faim et étaient forcés à abandonner leurs langues et coutumes. Le dernier pensionnat a fermé ses portes en 1996. C’est donc une histoire récente, cruelle, un témoignage des stigmates de la colonisation de l’Amérique du Nord, un pan honteux de l’histoire canadienne.

Richard Wagamese s’inspire largement de son histoire et de celle de ses parents.

Le personnage de son roman s’appelle Saul Indian Horse. Son entière existence n’est jalonnée que par la fuite.

Il fuit avec ses parents et sa famille. Il fuit les Blancs qui veulent l’enlever, comme ils l’ont fait avec son frère et sa soeur. L’ enlever pour le placer dans leurs écoles qui tuent l’Indien, tout en le laissant vivant.

Il fuit le pensionnat. Grâce au hockey, qui lui permet de s’évader et d’utiliser ce don, celui que les prêtres auraient tant voulu lui arracher, mais qui n’appartient qu’à lui et qui lui permet de tout Voir. Le jeu, les lignes, les déplacements, les actions. Mais aussi les morts et les vivants.

Photo du livre Jeu blanc de Richard Wagame

Il fuit en quittant ce lieu de mort, de tortures et d’abus. En quittant le père Leboutilier.

Il fuit ceux qui l’ont aidé. Le hockey et sa carrière, son équipe, sa nouvelle famille.

Alors, il lui faudra réapprendre à vivre. Revenir sur ses pas. Sur les traces de ses ancêtres, de ses parents, du pensionnat. En parler.

Richard Wagamese est mort en 2017. J’aurais aimé lire les livres qu’il ne pourra plus écrire.

Publié par Hélène

Lectrice avant tout #mercredicestlejourdulivredesenfants #bookstagram

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