“Tu sais ce que Gertrude Stein a dit à propos d’Oakland? “demande Rob. Dene secoue la tête, mais en réalité, il le sait, en réalité il a regardé sur Google les citations qui font référence à Oakland, quand il faisait des recherches pour son projet. Il sait très bien ce que le type va dire. “Il n’y a pas de là, là”, dit-il dans une espèce de murmure, avec un sourire idiot, bouche bée, qui donne envie à Dene de lui mettre son poing dans la figure”. Et Dene, ensuite de nous expliquer ce qu’entend par là Gertrude Stein, cette écrivaine féministe qui a grandi à Oakland, petite ville située dans la baie de San Francisco et qui a du mal à se départir de sa mauvaise réputation. La petite ville de Gertrude Stein a tellement changé au cours des années, et que le là de son enfance, n’est plus, et qu’il n’y a plus de là, là. “Ici, n’est plus ici”.

Pour Dene, qui est un des narrateurs du roman de Tommy Orange, c’est ce qui est arrivé aux Indiens. Indiens des villes et d’ailleurs. Et cet “Ici n’est plus ici”est le leitmotiv du livre. Chaque personnage, qui a son chapitre dédié et qui n’est qu’une pièce d’un puzzle qui se reconstitue tragiquement dans les dernières pages du roman, chaque personnage vit ce “Ici n’est plus ici”. Chacun a été déraciné de sa propre terre et malmené par les blancs. Leur ici a été détruit, bétonné, violé, chassé, massacré, colonisé pour devenir celui d’un autre pays, d’un autre peuple, les Blancs. Et chaque personnage de ce roman chorale en porte les stigmates. Tony Loneman, est une victime de l’alcoolisme foetal et en porte les traces sur son visage, Dene Oxendene a vu son oncle mourir de cirrhose, Opale et Jacquie ont vécu de maisons en maisons, traînées par une mère idéaliste et alcoolique, la première élève les petits enfants de l’autre, et la dernière fuit, pour parler des problèmes de toute sa communauté et ne surtout pas parler ses siens. S’y ajoute aussi Orvil, Edwin, Bill, Octavio, Blue, Thomas, Daniel, tous métis ou indiens…

Le chant des personnages s’entremêle, jusqu’au climax, au point culminant où le destin bascule. La faute à une imprimante 3D désormais capable d’imprimer des revolvers. La faute aux Blancs. La faute à l’alcool. La faute à la pauvreté. La faute à l’obésité et la bouffe. La faute à la drogue.

Point de misérabilisme dans Ici n’est plus ici. Tout ce qui fédère les personnages du roman est un immense pow wow citadin, où des milliers de personnes vont se retrouver pour y danser et y exprimer pleinement leur attachement à leur culture. Culture qui se retrouve dans le privé, dans ces boîtes médecine que l’on garde précieusement, ces costumes d’apparat que les jeunes retrouvent dans les penderies des Anciens, ces vidéos et ces chants écoutés plus ou moins secrètement sur You Tube ou ailleurs, ces pains frits que l’on déguste en famille. Il y a aussi cette fierté parfois arrogante d’appartenir à la tribu d’être indien, originaire de l’ici d’avant. Ces noms de famille anglicisés qui gardent néanmoins une poésie indienne, Red Feather ou Bear Shield…

Admirable premier roman, à la tension qui s’accentue de pages en pages, avec un style efficace, effilé, des chapitres qui raccourcissent au coeur de l’action, du drame et de l’ horreur. Les mots, sont simples efficaces pour narrer l’incompréhension qui surgit au milieu de la banalité, lorsqu’une simple rencontre communautaire devient tout autre chose. Cette autre chose qui trouve bien des échos dans les massacres d’autrefois.

Extrait.

“Quand nous entreprenons de raconter notre histoire, les gens croient que nous voulons la réécrire. Ils sont tentés de nous dire “pauvres losers”ou passez à autre chose”, “arrêtez de jouer les procureurs”. Mais s’agit-il vraiment d’un jeu? Seuls ceux qui ont perdu autant que nous voient la singulière méchanceté du grand sourire de qui pense avoir gagné en disant:”Tournez la page”. Le hic, c’est que si quelqu’un a la possibilité de ne pas penser à l’Histoire, ni même de la prendre en considération, qu’il l’ait bien apprise ou non, voire qu’elle mérite considération ou non, alors cela signifie qu’il sait être à bord du bateau où l’on sert des petits-fours et tapote ses oreillers, pendant que d’autres sont à la mer, nageant, se noyant, ou grimpant sur de petits canots pneumatiques qu’ils se relaient pour garder gonflés, les essoufflés, qui ignorent le sens des mots “petits-fours” et “tapoter””.

Oh Amérique, tu as encore tant de choses à comprendre.

Publié par Hélène

Lectrice avant tout #mercredicestlejourdulivredesenfants #bookstagram

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